Raviver la mémoire d’un quartier : Les Marolles à Bruxelles
Bruxelles et ses paradoxes. Tantôt décrite comme une capitale européenne peuplée de bureaucrates pressés, un grand théâtre populaire cosmopolite, un « port d’attache créatif »[1] (Reverseau, 2019) ou une ville immuable, enracinée dans ses traditions… Bruxelles (d)étonne. Le quartier populaire des Marolles, à flanc de ville, incarne à merveille cette multiplicité de mondes qui entrent en collision. Alors, quand la Ville de Bruxelles invite à redonner vie à un de ses espaces abandonnés, c’est tout un imaginaire qui fourmille ! Une designer, Charline Van Dyck, a saisi cette opportunité pour interroger la place du récit dans la fabrication urbaine. Et si l’avenir d’un quartier s’écrivait d’abord à partir du passé ?
Quand les récits façonnent l’urbanisme
Un lieu en friche, entre coupures et passages
Dans Les Marolles, chaque trottoir raconte une histoire, chaque façade semble avoir vécu mille vies. Sous la gare de la Chapelle – arrêt fantôme où les trains ne font que filer vers d’autres destinations – se niche un véritable espace oublié. Fermé depuis près de dix ans, il incarne à lui seul un lieu frontière entre les Marolles et le centre-ville. Espace de frictions, la gare représente aussi un riche terroir de frugalité urbaine, d’expérimentation sociale et culturelle.

La mémoire d’un quartier, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
D’ici 2030, cet endroit accueillera un centre culturel flambant neuf. Alors dans l’attente de cette transformation, la ville propose d’activer temporairement cet espace. L’idée ? Bâtir un lieu où bruissent les histoires passées du quartier avant qu’elles ne soient recouvertes d’une chape de béton d’où fleuriront ensuite de nouveaux imaginaires.
« C’est la question qui a guidé mon projet de fin d’études : une occupation transitoire conçue comme un laboratoire urbain, où les récits deviennent des outils de conception. Une manière d’interroger : que perd-on et que gagne-t-on quand on aménage une ville comme on réécrit une histoire ? » Charline Van Dyck, designer
La méthode Genius Loci
Le réaménagement urbain fonctionne souvent à grand renfort de diagnostics : statistiques, flux et modèles. Cela génère l’impression que la ville devient un « problème à résoudre ». Ici, la designer a souhaité inverser la tendance : partir du vécu, des impressions et des récits des habitants locaux. Laisser les usagers décrire eux-mêmes les dynamiques du quartier, et s’emparer du Genius Loci, cet « esprit du lieu » que les architectes invoquent trop souvent sans réellement le consulter.
Pour cela, Charlyne Van Dick a mené une enquête de terrain durant plusieurs mois. À l’écoute de celles et ceux qui vivent, travaillent, flânent ou traversent les Marolles.

Esquisses, La mémoire d’un quartier, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
Micro en main, carnet en poche, elle a collecté des voix, des photos et des archives privées que l’on brandit parfois d’un tiroir, avec fierté et nostalgie. Au fil du temps, une carte participative a émergé, révélant les lieux-repères du quartier : ceux où l’on attend, ceux où l’on joue, où l’on rit, ceux où l’on pleure et parfois ceux que l’on évite.
La gare de la Chapelle, justement, revient souvent dans cette cartographie. Lieu étrange pour certains, espace essentiel ou invisible pour d’autres , elle constitue une faille dans le décor… ou un point d’ancrage idéal !
La peur du décor en carton-pâte
Ces entretiens ont aussi mis en lumière un malaise partagé. À Bruxelles comme ailleurs, la tension grandit entre désir d’attractivité touristique et envie d’une meilleure qualité de vie locale. Depuis plusieurs années, Les Marolles se parent de folklore avec son marché aux puces (le célébrissime Jeu de Balle) et sa représentation d’un « quartier authentique ». Ce qui génère la production de nombreuses cartes postales… et de clichés !

Esquisses, La mémoire d’un quartier, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
« J’ai peur qu’on se retrouve bloqués dans une version musée du quartier, un Bruxelles éternel où on mange des moules frites dans un décor faussement typique », explique un habitant. Derrière l’humour bruxellois transparaît une vraie inquiétude : et si l’on commençait à figer la vie pour mieux la vendre ?
« Face à cette crainte, j’ai cherché à concevoir un projet qui ne se contente pas d’utiliser les récits comme arguments marketing, mais qui les laisse évoluer, se confronter, se contredire. Un projet vivant, capable d’épouser le mouvement du quotidien plutôt que de le contraindre. »
Charline Van Dyck, designer
Trois temps et une mission : transmettre
Afin de répondre au calendrier de transformation du site, le projet se déploie en trois actes, comme une pièce de théâtre dont les habitants seraient les auteurs.
Acte 1 : La Babbelbak – recueillir et faire circuler
Un kiosque mobile, la Babbelbak (« boîte à paroles »), sillonne le quartier. Il s’arrête sur les places, dans les ruelles, au marché. Il collecte les récits, les dessins, les débats et les cartographies. Mais surtout, on y fabrique une mémoire vivante diamétralement opposée à de poussiéreuses archives. Une matière organique et poreuse qui évolue au fil des récits.
La Babbelbak devient prétexte à la rencontre.

La Babbelbak, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique

La Babbelbak, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
Acte 2 : Le Broodbond – la création artisanale
Sous les voûtes de la gare, un four à pain s’allume. L’odeur chaude et réconfortante de la pâte qui lève, attire les passants. Ils y découvrent une cuisine partagée, ouverte aux savoir-faire populaires du quartier qui fait la part belle aux recettes familiales, aux artisanats oubliés et aux gestes qui relient.

Le Broodbond, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
Sur place, le mobilier provient du marché du Jeu de Balle, où tout se revend, tout se réinvente. Rien n’est figé : on démonte, on transforme et on réemploie. La pratique et la mémoire avancent main dans la main.
Enfin, le Broodbond incarne une conviction : on ne préserve pas une culture en la mettant sous cloche, mais en mettant la main à la pâte.
Acte 3 : La Traverse – rendre visible et habiter
Dans la dernière phase, l’espace transitoire se métamorphose en lieu de diffusion et de préfiguration du futur centre culturel. Une scène modulable accueille une programmation pluridisciplinaire : spectacles, concerts, espaces d’écoute… tout cela sans qu’un format unique ne soit jamais imposé.

La Traverse, Charline Van Dyck © City Design Lab, L’École de design Nantes Atlantique
Ce programme culturel reste toujours prêt à se réinventer selon les besoins du quartier. Ici, on teste, on essaie, on rate et on recommence. La Traverse devient une sorte de laboratoire démocratique où les habitudes, les idées et les demandes du terrain servent de matière pour modeler les activités à venir.
En 2030, quand le projet prendra fin, au lieu d’un vide trop longtemps creusé, il laissera des héritages heureux :
– un réseau d’acteurs locaux qui se connaissent et collaborent ;
– un fonds d’archives vivantes, consultable et évolutif ;
– du mobilier réemployé ;
– une méthode pour faire ensemble avant de passer à l’action.
Une expérimentation low-tech au rythme du quartier
Dans cette occupation transitoire, rien n’est « hors-sol ». Les matériaux et les pratiques proviennent du quartier et sont remis en circulation. Cette approche low-tech se base sur un principe frugal : faire avec ce que l’on a et surtout avec ceux/celles qui sont là.
Les dispositifs sont simples, presque modestes, mais ils permettent de laisser la place à l’improvisation (une notion parfois égarée dans les plans d’urbanistes). La ville ne finit jamais d’évoluer. Elle se bâtit sur des strates d’histoire, sur de la friction quotidienne et des petits gestes ordinaires.
Vers une ville qui se souvient
À travers ce projet, la designer a souhaité défendre une idée : la mémoire d’un quartier n’est pas un patrimoine figé, mais une ressource vivante pour penser l’avenir. Une ressource faite de voix, de souvenirs, d’usages parfois invisibles et pourtant essentiels.
En plaçant le récit au cœur de la transformation, on crée une ville qui écoute. Une ville qui considère que ceux qui la vivent chaque jour sont aussi ceux qui la fabriquent. La designer nous interroge : et si l’urbanisme devenait, enfin, matière à écriture collective ?