Quand nos vêtements usagés font le tour du monde
Que faire d’un vêtement que l’on ne souhaite plus porter ? Parce qu’il n’est plus à notre goût, trop petit, trop usé, ou simplement parce que nos envies ont changé, nous sommes nombreux, dans les sociétés occidentales, à renouveler régulièrement notre garde-robe. Trier avant d’acheter du neuf est même devenu un réflexe encouragé pour limiter la surconsommation. Sur les réseaux sociaux, les techniques de tri abondent.
Une fois le tri effectué, plusieurs options s’offrent à nous : revendre sur des plateformes de seconde main, donner à une association caritative ou, en dernier recours, déposer ses vêtements dans une benne de collecte textile. Le mot d’ordre est simple : toujours donner plutôt que jeter. Un geste simple, souvent accompagné d’une pensée réconfortante : au moins, ça servira à quelqu’un qui en a besoin.
Mais derrière cette bonne conscience se cache une réalité bien plus complexe. Car lorsque l’on s’intéresse de près à la fin de vie de nos vêtements, l’espoir de « faire une bonne action » se dissipe rapidement.
Des bennes de collecte à l’entrepôt
Les bennes de collecte textile sont désormais omniprésentes dans nos villes : à chaque coin de rue, au pied des immeubles, sur les parkings. Elles sont gérées par des associations bien connues comme Emmaüs, Le Relais, Secours Catholique ou la Croix-Rouge, dont le nom figure souvent en bonne place sur les conteneurs.

Une benne de collecte Le Relais à Saint-Cyr-sur-Menthon. © Wikimedia Commons
Régulièrement, ces bennes sont vidées par des bénévoles. Mais contrairement à ce que l’on imagine, seule une infime partie des vêtements collectés est destinée aux boutiques solidaires. En réalité, une benne sur des dizaines est sélectionnée pour la revente locale. Le reste est cédé à des industriels du recyclage ou à des exportateurs. Ce modèle économique permet aux associations de dégager des revenus pour financer leurs actions sociales.
Par exemple, Le Relais collecte environ 120 000 tonnes de textiles par an. La moitié est exportée en seconde main, principalement vers l’Afrique ou l’Europe de l’Est. Environ 25 % sont recyclés pour devenir des chiffons industriels, des isolants thermiques ou du combustible.
Or, plusieurs facteurs viennent perturber ce modèle. La Chine inonde désormais les marchés africains de vêtements, souvent neufs, à des prix encore plus bas. La baisse d’activité du secteur automobile réduit la demande d’isolants textiles pour les portières. Les tensions géopolitiques compliquent aussi les flux d’exportation.
Dans le même temps, les volumes collectés augmentent : Le Relais enregistre une hausse de 7 % entre 2023 et 2024. Mais la qualité, elle, diminue. En cause : l’essor des plateformes de seconde main entre particuliers, dites « C to C » (consumer to consumer), qui permettent de revendre en priorité les pièces les plus qualitatives. Ce qui finit dans les bennes correspond souvent aux invendus, trop usés ou démodés, et donc beaucoup moins valorisables par la suite.
Finalement, quelle que soit la qualité des vêtements, les associations ne disposent ni des moyens humains ni des capacités financières pour assurer un tri exhaustif. Ce travail est donc largement délégué à de grandes entreprises spécialisées dans la collecte et le traitement du textile. La Croix-Rouge, par exemple, peut ainsi revendre les articles récupérés des bennes à 130 euros la tonne.
Dans les entrailles du tri industriel
La majorité des textiles collectés dans les bennes est récupérée par des entreprises spécialisées comme Gebetex ou Evadam. Ces sociétés opèrent depuis d’immenses entrepôts situés en zones industrielles périurbaines ou rurales.
Chez Evadam, dans un entrepôt en Belgique, trois à quatre camions sont déchargés chaque jour, soit environ 60 tonnes de textile. Les sacs arrivent tels quels sur les tables : vêtements mélangés, parfois encore humides, parfois sales.
Les opérateurs trient à la main, pièce par pièce, selon des catégories précises : linge de maison, draps, pulls, pantalons, vêtements pour enfants, jupes, ceintures, sacs, chaussures… Ils recherchent la « crème de la crème », les articles encore modernes, vendables rapidement. Les étiquettes sont scrutées pour identifier les pièces confectionnées d’une seule matière, plus faciles à recycler.
Une fois le tri terminé, les textiles sont conditionnés selon leur qualité : les meilleurs dans des sacs plastiques, les intermédiaires dans de grands sacs à rabat, les plus mauvais compressés en balles. Ce sont ces dernières qui alimentent le marché international du vêtement d’occasion, principalement vers l’Afrique. Chaque jour, Evadam expédie en moyenne trois cargaisons, vendues environ 650 euros la tonne.
Des entrepôts aux marchés de seconde main
Les balles de vêtements arrivent au port d’Accra, au Ghana, chaque jeudi. Le jour du débarquement, les revendeurs se pressent pour obtenir les meilleures balles, parfois payées jusqu’à 1 800 euros la tonne.
Chacun tente ensuite de se démarquer en se spécialisant : robes, chemises blanches, jeans, vêtements pour enfants. Mais c’est un pari risqué : les balles sont achetées à l’aveugle. Sur des centaines de pièces, seules quelques-unes peuvent être revendues, et souvent à des prix encore plus bas, car les clients tentent toujours de négocier, déçus par la qualité ou le style.

Un marché de vêtements d’occasion à Accra. © Wikimedia Commons
Du marché à la décharge à ciel ouvert
Au final, près de 40 % des vêtements contenus dans ces balles ne trouvent pas preneur. Trop abîmés, trop démodés, inutilisables, ils finissent dans des décharges à ciel ouvert, disséminées autour des villes.

Des vêtements dans une décharge à ciel ouvert. © Marko Milivojevic sur Pixnio
Ainsi, les vêtements que nous avons déposés « en bonne conscience » dans des bennes connaissent souvent le même sort que s’ils avaient été jetés par nous-mêmes. À une différence près : la poubelle est désormais délocalisée, loin de nos regards européens. Pendant que nous renouvelons nos placards, d’autres territoires héritent de nos déchets textiles, aggravant la précarité des vendeurs ghanéens et contribuant à la pollution mondiale.