Quand les déchets urbains réveillent la politique beyrouthine

10 Oct 2018

À la suite d’une grave crise de la gestion des déchets par la ville en 2015, la mobilisation des Beyrouthins a permis la naissance d’un mouvement politique : Beirut Madinati (Beyrouth ma ville). Constitué d’architectes, d’ouvriers locaux ou de chercheurs, son dynamisme et sa base populaire déséquilibrent les partis traditionnels accusés de corruption et d’inaction. Deux ans après leur coup d’éclat aux élections municipales de 2016, l’essai a-t-il été transformé ?

Il faut voir les reportages photos sur la crise des déchets de l’été 2015 pour prendre conscience du délabrement des services urbains à Beyrouth. À l’époque, de véritables montagnes de déchets s’entassent dans les rues, à raison de 450 tonnes par jour selon les estimations. Des déchets de toutes sortes – dont médicaux, chimiques et dangereux – pourrissant au soleil, entravant la circulation et empestant à des kilomètres. Comment la capitale libanaise en est arrivée là ? Commençons par une petite remise en contexte.

Vue sur l'est de Beyrouth depuis Bourj Hammoud, ville voisine

Vue sur l’est de Beyrouth depuis Bourj Hammoud, ville voisine – David Attié

Délabrement des institutions

Depuis un an la gouvernance du pays est suspendue. Le parlement est en effet paralysé par les conflits politico-confessionnels alors qu’il doit choisir un nouveau président. La situation durera jusqu’en 2016. Parallèlement, la guerre en Syrie et l’afflux de réfugiés déstabilisent le pays. En 2015, les 1,1 millions de réfugiés représentent un quart de la population libanaise.

Sur le plan de l’urbanisme, le centre-ville de Beyrouth, dévasté par la guerre civile (1975-1990), est entièrement reconstruit selon un modèle libéral. Basé sur le développement du tertiaire, il privilégie l’investissement privé pour faire de la capitale un centre financier. Le reste de la ville profite assez peu de ces rénovations et les services urbains de base (eau, électricité, gestion des déchets) accumulent les problèmes d’infrastructure sérieux. À cela s’ajoutent la pollution, l’omniprésence de la voiture et la disparition des espaces publics qui témoignent du peu d’intérêt de la municipalité pour le bien-être de ses habitants.

Beyrouth, ma ville

À l’été 2015, la crise des déchets cristallise donc rapidement toutes les exaspérations des Beyrouthins, épuisés par la corruption de l’état et sa paralysie. En effet, la fin du contrat de récupération des déchets et la fermeture prévue de longue date de la plus grosse déchetterie libanaise suffisent à noyer la capitale dans les sacs poubelle. De fortes mobilisations s’organisent et dénoncent le ras-le-bol ambiant. C’est dans cette ébullition citoyenne que Beirut Madinati voit le jour.

À l’initiative de chercheurs de l’Université Américaine de Beyrouth, cette plateforme transcommunautaire attire des membres de la société civile de tous bords : un chauffeur de taxi, un promoteur immobilier, ou un chef cuisinier comme Wael Lazkani, également responsable du fundraising de Beirut Madinati : « Notre programme relevait du bon sens, tous les Beyrouthins s’y retrouvaient ». En effet, leur programme tient en dix points. De manière pragmatique, il adresse un à un les points noirs de la gestion de la ville en proposant des solutions inclusives et éco-responsables dans un cadre institutionnel démocratique et transparent.

Rare vestige de l'avant-guerre dans un quartier ultra-moderne, l'hôtel Saint-Georges arbore des affiches "Stop Solidere", du nom de la société qui a reconstruit le centre de Beyrouth

Rare vestige de l’avant-guerre dans un quartier ultra-moderne, l’hôtel Saint-Georges arbore des affiches « Stop Solidere », du nom de la société qui a reconstruit le centre de Beyrouth – David Attié

Fatalisme ambiant

« Pour être franc, quand on s’est lancé dans la campagne, je ne voulais pas y croire moi-même, raconte Wael Lazkani. Rétrospectivement je trouve ça symptomatique de l’état d’esprit libanais : quand il s’agit de politique on ne veut plus espérer. De peur d’être déçus bien sûr… ». Car les obstacles sont nombreux. Une règle du mode de scrutin oblige tout électeur à voter dans le lieu d’origine de sa lignée paternelle qui n’a parfois rien à voir avec le lieu de vie, ce qui décourage beaucoup. De plus, les grands médias sont détenus par l’establishment et rien ne les oblige à entretenir l’égalité du temps de parole. Un establishment qui n’a finalement jamais vu d’opposition différente que les quelques familles en place depuis la guerre civile.

Une saveur de victoire

Avec une armée de bénévoles et une stratégie de communication entièrement basée sur Facebook, le jeune parti secoue les pratiques politiques libanaises. Grâce à l’organisation de conseils de quartier, Beirut Madinati sensibilise les foules en même temps qu’il prend le pouls des habitants. En un an seulement, il s’impose comme une lueur d’espoir et une alternative sérieuse. Le parti indépendant obtient 30% des voix aux municipales de 2016. Un score insuffisant pour obtenir des sièges mais qui jette un pavé dans la mare politique libanaise. Pour l’écrivain Elias Khoury, la défaite a « la saveur de la victoire ».

Cœur historique de Beyrouth, la place des Martyrs incarne tristement la rénovation sauvage du centre-ville. Le souk et les bâtiments d'avant-guerre ont été détruits et remplacés par un parking et deux larges rocades routières. Au fond, la mosquée Al-Amin, inaugurée en 2008

Cœur historique de Beyrouth, la place des Martyrs incarne tristement la rénovation sauvage du centre-ville. Le souk et les bâtiments d’avant-guerre ont été détruits et remplacés par un parking et deux larges rocades routières. Au fond, la mosquée Al-Amin, inaugurée en 2008 – David Attié

Le futur est municipal

« Les grandes familles politiques ne nous ont pas vus comme un adversaire sérieux. Et d’une certaine manière on a joué de ça, comme si on arrivait à la Mairie en disant « ne faîtes pas attention à nous, on vient juste pour réparer les trottoirs” ». Pour Wael Lazkani, au Liban plus qu’ailleurs, le futur est municipal. Alors qu’affronter frontalement les clans Aoun ou Hariri c’est courir à sa perte, la Mairie de Beyrouth est un moyen détourné de s’immiscer en douceur dans le jeu politique. C’est le moyen d’apprendre à faire la politique, de faire ses preuves et d’asseoir un bilan. Pour cela, tous les soutiens sont bons, dont un allié naturel, le parti espagnol Podemos. « Nous n’avions jamais fait de politique. Il fallait commencer par apprendre et c’est un long processus. On a perdu ces élections certes. Mais je suis content que l’on ait perdu, nous n’étions pas prêts. Le retour de bâton aurait été très violent. »

Tout le littoral de Beyrouth a été urbanisé et privatisé

Tout le littoral de Beyrouth a été urbanisé et privatisé – David Attié

L’heure des choix

Les résultats municipaux de 2016 sont suivis d’une longue période d’incertitude. Le parti est divisé sur la stratégie à adopter : profiter de l’effet de surprise et foncer vers les législatives de 2018, ou se cantonner aux mandats municipaux par précaution politique et pour ne pas dénaturer le programme essentiellement urbain. Faute de consensus, le parti ne se présente pas en 2018, mais certains de ses membres comme Neyla Geagea s’essayent en indépendants. Et c’est là la principale réussite de Beirut Madinati : avoir créé un précédent politique inédit dans un pays traumatisé. Alors que pour la première fois, les législatives de 2018 se déroulent en scrutin proportionnel, elles voient apparaître quantité de partis indépendants dont le retour de certains membres de « Vous Puez » ou la coalition Kollouna Watani. Ceux-ci sont directement inspiré de la campagne de Beirut Madinati deux ans plus tôt. Autre succès, le nombre de candidates passe de 12 en 2009 à 77 en 2018.

Après un été compliqué pour Beirut Madinati qui s’est déchiré autour des législatives, la rentrée était synonyme de plan d’attaque. Le parti a maintenant quatre ans pour faire des choix et se définir politiquement. En effet, l’année 2022 sera une échéance particulière, celle des élections municipales, législatives et présidentielles.

Graffiti dans le quartier de Ghabi à Beyrouth

Graffiti dans le quartier de Ghabi à Beyrouth – David Attié

Usbek & Rica

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