Pour une ville qui prend soin de la neurodiversité
Bruit, foule, enseignes clignotantes, signalétique confuse, publicité omniprésente : la ville peut sembler inhabitable quand on a des hypersensibilités, des difficultés de concentration ou d’orientation. On a vu ces dernières années la mise en place progressive d’adaptations destinées aux personnes autistes dans l’espace public : villes autism-friendly, heures calmes dans les supermarchés. Ces initiatives doivent être encouragées mais restent insuffisantes pour garantir le droit à la ville pour tout le spectre de la neurodiversité. Quelques pistes pour une ville qui prend soin de la diversité neurologique.
La neurodiversité, une variabilité naturelle du fonctionnement neurologique
Afin d’envisager une ville propice à la neurodiversité, il est important de comprendre de quoi il s’agit et ce qu’elle implique au quotidien pour les citadins et citadines concernées. La neurodiversité désigne le spectre de la diversité cognitive et cérébrale de l’espèce humaine. Les fonctionnements neurologiques qui s’éloignent significativement de la norme correspondent à différents diagnostics. Les plus connus sont l’autisme, le TDAH, le trouble du développement intellectuel, le syndrome de La Tourette, et les troubles “dys” comme la dyslexie et la dyspraxie. Selon le rapport de la Stratégie nationale 2023-2027 pour les troubles du neurodéveloppement, cela concerne environ une personne sur six, et pas seulement les enfants : pour 70% des personnes, les difficultés persistent à l’âge adulte.

Prévalence des principaux diagnostics de troubles du neuro-développement. Extrait de la Stratégie nationale 2023-2027 pour les troubles du neurodéveloppement.
Quelles implications au quotidien ?
La neurodiversité recouvre des spécificités très variées : difficultés dans les interactions et la communication sociale, une attention particulièrement distractible ou au contraire très focalisée, de l’impulsivité, des difficultés d’organisation et de gestion du temps. Certaines personnes ont du mal à s’orienter dans l’espace, peuvent être particulièrement maladroites, se cogner contre des obstacles ou chuter facilement. Elles peuvent avoir des difficultés avec les lettres ou les chiffres qui perturbent la lecture et les opérations mentales. Les individus neurodivers ont souvent des différences de perception sensorielle par rapport à la norme, avec des hyper- ou hypo-sensibilités à certains stimuli. Une même personne peut être très sensible aux odeurs mais avoir besoin d’une forte luminosité pour bien voir. Une autre sera amatrice de concerts de métal mais très perturbée par les bruits du quotidien. Certaines ont besoin d’être accompagnées, d’autres mènent une vie indépendante. Elles peuvent avoir un vécu émotionnel plus intense que la moyenne, ou encore être fortement déstabilisées par les imprévus. Pour rajouter encore de la complexité, ces expériences peuvent varier au sein d’une même journée, selon le contexte ou le niveau d’énergie, et aussi évoluer au cours de la vie.
Vivre avec une combinaison de ces spécificités, tout en tentant de s’adapter au mode de fonctionnement et à l’environnement de la majorité “neurotypique” (c.-à-d. l’ensemble des personnes ayant un fonctionnement proche de la norme), entraîne souvent des troubles secondaires comme la fatigue chronique, l’anxiété, les troubles de l’humeur, les troubles digestifs et l’épilepsie.

Manifestation et banderole de l’association CLE-Autistes à la Freedom Drive 2019, à Bruxelles. Crédit photo : Cleautistes, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
Déficience ou environnement inadapté ?
Sur le plan politique, la neurodiversité est aussi le nom d’un mouvement social initié dans les années 1990, qui lutte pour le droit des personnes neurodiverses et contre la stigmatisation des fonctionnements atypiques. L’idée est de comprendre les différences neurologiques comme partie du spectre de la diversité humaine, au même titre que le genre, la couleur de peau ou la sexualité. Le mouvement milite pour que ces spécificités ne soient plus considérées comme des maladies qu’il s’agirait de guérir, ce qui est d’ailleurs généralement impossible. Au contraire, pour beaucoup de ces personnes, leur fonctionnement cognitif est constitutif et inséparable de leur identité. La difficulté réside plutôt dans le fait de vivre avec ces particularités dans un monde qui n’est pas pensé pour elles.
Cette vision s’inscrit dans le modèle social du handicap, qui affirme que c’est l’environnement physique et social, plutôt qu’une déficience individuelle, qui contribue à créer le handicap. Le modèle social du handicap a grandement influencé la recherche et la pratique autour de l’accessibilité urbaine. Cependant, la plupart des efforts se sont longtemps concentrés sur le handicap physique, occultant les besoins des personnes présentant un handicap “invisible”, notamment les personnes neurodiverses. La ville peut-être un environnement difficile pour ces personnes en raison des surcharges sensorielles, confusions, distractions et exclusions sociales qu’elle induit.

Animation nocturne dans le centre-ville d’Amsterdam, un environnement qui peut être source de difficultés en raison de la saturation lumineuse, de la foule, du bruit ambiant, des flux multidirectionnels, etc. Crédit photo : PxHere
La ville serait-elle neurotypique ?
En 1968 dans Le Droit à la Ville, Henri Lefebvre décrivait l’environnement urbain comme un lieu de rencontres, un espace d’imprévus en déséquilibre permanent. Un environnement qui peut sembler stimulant et ludique pour certains, mais extrêmement stressant pour d’autres. Soixante ans plus tard, dans des villes pensées pour la mobilité et la consommation, il est toujours difficile de trouver la tranquillité. On peut s’imaginer marcher sur un trottoir étroit au bord d’une rue passante. Le bruit de la circulation se mêle à celui de la conversation des passants. Des publicités clignotantes nous éblouissent et nous empêchent de voir la personne qui arrive en face. Au dernier moment, on croise son regard, on anticipe le contact, son épaule frôle la nôtre. Une forte odeur de parfum s’ajoute à celle de la rôtisserie et des gaz d’échappement. En arrivant à une intersection complexe, un bus freine bruyamment au feu rouge tandis qu’un vendeur tente de nous interpeller. Les personnes neurotypiques filtrent généralement sans effort cette multitude de stimulations. À l’inverse, des différences sensorielles et attentionnelles peuvent amplifier l’inconfort ressenti, entraînant un stress intense voire une perte de capacités. La ville peut donc être vécue de façon plus ou moins agréable, jusqu’à devenir impraticable pour les personnes avec de fortes sensibilités sensorielles.
Au-delà de l’expérience sensorielle, les usagers neurodivergents peuvent être mis en difficulté par les foules, les changements et les imprévus, la complexité de la navigation, les transports en commun, et bien d’autres aspects qui peuvent sembler triviaux pour la plupart des gens, notamment pour les professionnels de la fabrique urbaine. Ces obstacles rencontrés au quotidien ont des conséquences sur la possibilité de participation à la vie sociale, et limitent le droit à la ville. Ils ont aussi un impact important sur le bien-être et sur la santé. Les personnes autistes ont par exemple une espérance de vie moyenne de 54 ans (contre 70 ans pour la population générale).
Alors que le bien-être en ville est un sujet qui monte en puissance, comment l’aménagement urbain peut-il produire des espaces qui favorisent aussi les usagères et usagers neurodivergents ?
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Un entretien en marchant à travers le paysage sonore de Paris avec Lola, une personne autiste.
Les initiatives “autism-friendly” et “sensory-friendly” : un premier pas
Ces dernières années ont vu naître de nombreuses expérimentations autism-friendly, à travers lesquelles des structures aménagent des espaces ou des temps dédiés aux personnes autistes. Des supermarchés proposent des heures calmes dédiées aux personnes autistes, où la musique est interrompue et les lumières à néon sont éteintes. Plusieurs chaînes de cinéma en Europe organisent des séances adaptées avec lumières tamisées, volume sonore réduit, absence de publicités avant le film et une atmosphère plus permissive. D’autres lieux accueillant du public commencent à mettre en place des adaptations, comme les zones ou heures de silence dans les bibliothèques, ou encore les salles sensorielles dans certains stades.
Le design dit “neuro-inclusif” se développe, mais il s’intéresse surtout au bâti (on parle alors de neuro-architecture) et aux environnements éducatifs. Les ressources sur l’adaptation des environnements urbains sont encore rares. Le “Club Autisme, autres TND et Vision” (CAV) a publié en 2021 un livret-ressource rassemblant des propositions d’aménagement urbain qui prennent en compte les hypersensibilités communes dans l’autisme. Concernant le sens de la vue, le guide conseille par exemple de limiter les éléments visuels non pertinents (les panneaux publicitaires, les éléments décoratifs excessifs) qui perturbent la lisibilité, et d’ombrager les trottoirs pour limiter l’éblouissement. Pour l’ouïe, étant donné que le bruit est généré à 90% par les véhicules, il est recommandé d’agir d’abord sur la place du véhicule en ville et l’apaisement de la circulation. Cela aura aussi l’avantage d’améliorer la qualité de l’air et ainsi limiter les nuisances olfactives. L’odorat peut également être ménagé en augmentant la place de la végétation. Concernant la sensibilité au toucher, des trottoirs plus larges permettront de se croiser sans risquer de se frôler. On peut aussi choisir des bancs en bois plutôt qu’en métal qui emmagasineront moins la chaleur et le froid.
Selon Therese Kenna, chercheuse en géographie sociale urbaine, ces initiatives sont bien sûr à encourager. Cependant, en se focalisant sur l’autisme et sur les aspects sensoriels, elles occultent une grande partie du spectre de la neurodiversité et peuvent mener à des exclusions et des incompréhensions. Il apparaît donc nécessaire de penser au-delà de la sensorialité autistique et de concevoir pour l’ensemble des spécificités.
Concevoir pour la diversité des vécus et des usages
En raison de la multitude des différences neurologiques et de leurs intersections, les espaces urbains sont vécus de manières diverses et complexes. Ils peuvent créer de l’appartenance ou de l’exclusion, selon la manière dont ils sont conçus, mais aussi la manière dont ils sont appropriés par les usagers. Pour garantir un droit à la ville à tous et toutes, il faudrait donc normaliser et accommoder différentes façons de faire pour permettre à chacun de choisir l’alternative qui lui convient. Par exemple, concernant les espaces publics, cela signifierait d’offrir une diversité d’ambiances, de matériaux et de mobiliers. En termes de mobilité, il s’agirait de s’assurer qu’une ligne de métro est doublée d’un itinéraire cyclable ou piéton sécurisé.
Faciliter les stratégies d’adaptation
L’expérience de la ville est un enchevêtrement de dimensions spatiales, temporelles et sociales, dans lesquelles les personnes neurodiverses adaptent et s’adaptent à leur environnement. Pour composer avec les foules, la sur-stimulation et la complexité, elles peuvent mettre en œuvre une variété de stratégies d’adaptation, comme en témoigne l’article de Therese Kenna “Neurodiversity in the city” (en anglais). L’emploi de ces stratégies peut transformer un lieu à priori excluant en lieu de confort et d’appartenance. À première vue, un café est un espace plutôt excluant pour les personnes ayant des difficultés avec les interactions sociales, le bruit, l’agitation… Mais en choisissant un café que l’on sait calme et confortable, à un horaire que l’on sait moins fréquenté, avec un menu connu à l’avance, en venant assez régulièrement pour que le personnel connaisse la commande, ou encore en choisissant une place à l’écart du passage, il est possible pour la personne d’en faire un endroit plus accueillant et de créer un sentiment d’appartenance. Ces stratégies reposent souvent sur la planification et requièrent un environnement suffisamment lisible, familier et prévisible. Il est donc recommandé de penser des villes qui favorisent ces stratégies, avec par exemple une signalétique claire et consistante à travers la ville, des informations permettant d’anticiper des évènements festifs ou des perturbations de transports, et des lieux calmes et prévisibles comme proposé ci-dessous.

Un homme assis dans un parc surplombant la ville de Halle, Allemagne. Crédit photo : August Geyler / Wikimedia Commons
Permettre la récupération et l’auto-régulation
Parce que la ville demeure un environnement par nature complexe et stimulant, il peut être salvateur d’avoir accès à des espaces pour récupérer et faire redescendre le stress. Plusieurs travaux sur la neurodiversité en milieu urbain préconisent de créer des espaces calmes et répartis régulièrement, notamment près des lieux très stimulants (comme une intersection complexe, une école, un marché). La nature en ville joue ici un rôle central, grâce à sa capacité à réduire le niveau de stress et améliorer la santé mentale. L’exposition à la nature permet également de restaurer les capacités de concentration, ce qui semble particulièrement bénéfique pour les personnes ayant des troubles de l’attention. On pourrait donc imaginer une ville parsemée de lieux de retrait végétalisés, isolés du bruit et de l’agitation, où chacun pourrait se poser pour se remettre de ses émotions et se recharger avant de reprendre sa route. Ces espaces pourraient être reliés entre eux par des cheminements apaisés à la manière des corridors écologiques qui connectent les réservoirs de biodiversité. Ce type d’aménagement serait bénéfique non seulement aux personnes neurodiverses, mais aussi dans les autres situations de handicap où la fatigabilité est un enjeu majeur.

Promenade plantée à Paris. Crédit photo : Jean-Louis Zimmerman, CC BY 2.0.
L’importance de faire avec les personnes concernées
Bien qu’il existe quelques ressources à disposition pour guider la conception, comme avec tout public spécifique, il est recommandé d’inclure les personnes concernées dans le processus. On peut pour cela contacter des associations locales de plaidoyer telles que HyperSupers et CLE Autistes, ou encore prendre soin de recruter au sein des équipes d’urbanisme des personnes qualifiées ayant elles-mêmes l’expérience vécue de la neurodivergence. Il sera alors important de travailler à l’inclusivité des modalités de collaboration. De nouvelles méthodologies de design participatif pourraient être développées pour accommoder différents modes d’expression et différentes manières de raisonner : entretiens en marchant plutôt qu’en face à face, communication alternative, diagnostics sensibles, tout reste à inventer. L’important étant de concevoir la ville avec les personnes neurodiverses plutôt que pour elles.