L’eau, une ressource urbaine à révéler

2 Jan 2024 | Lecture 4 min

Dans un monde urbain où les problèmes liés à la gestion des eaux deviennent de plus en plus préoccupants, l’Agence Thierry Maytraud se démarque par son approche innovante et durable, visant à réconcilier aménagement et cycle naturel de l’eau. Camille Jouin, cheffe de projet au sein de l’agence, nous a aidé à décrypter l’évolution des stratégies mises en œuvre pour gérer et valoriser les eaux pluviales.

Pouvez-vous nous présenter l’Agence Thierry Maytraud et ses missions ?

L’Agence Thierry Maytraud (ATM) est une structure pluridisciplinaire fondée en 2011, qui se spécialise dans tout ce qui touche à « l’eau dans la ville », avec un accent particulier mis sur les eaux pluviales. Thierry Maytraud, urbaniste et hydrologue, son fondateur, avait acquis une expérience significative dans le domaine du développement durable urbain depuis 1992. Il avait ainsi pu la mettre au service de la direction d’une équipe de professionnels de divers horizons, à la fois des paysagistes, des ingénieurs, des hydrologues, des architectes, des hydromorphologues, sans se limiter à un profil type. Cette approche transversale permet à l’agence de développer des solutions écologiquement responsables pour la gestion des eaux de pluie et la découverture des cours d’eau.

Les missions de l’Agence Thierry Maytraud sont diversifiées et peuvent être regroupées en deux grands volets. D’une part, les missions opérationnelles : l’agence intervient à toutes les échelles de projets urbains, de la conception de petites places publiques jusqu’à l’élaboration de plans guides urbains sur plusieurs hectares. Elle opère soit en tant qu’Assistant à Maîtrise d’Ouvrage (AMO) soit comme Maître d’Œuvre (MOE), généralement au sein de groupements pluridisciplinaires. Ces missions visent à fournir des réponses immédiates et concrètes dans le cadre de projets spécifiques, souvent à la demande de maîtres d’ouvrage.

D’autre part, nous agissons aussi dans le cadre de politiques publiques : ces missions consistent à travailler avec des départements, métropoles et autres acteurs institutionnels dans le champ de l’action publique   pour révéler et accentuer la place de l’eau au sein des stratégies territoriales. Ces interventions s’inscrivent dans une temporalité plus longue et visent à impulser un changement de perspective durable sur le rôle et la visibilité de l’eau (pluies, nappes, cours d’eau) dans l’aménagement du territoire.

En quoi consiste l’approche moderne d’aménagement urbain dans la gestion des eaux pluviales ?

Historiquement, la gestion des eaux urbaines, notamment des eaux pluviales, s’est longtemps inscrite dans une logique dite du « tout-tuyau », qui vise à évacuer l’eau hors des villes le plus rapidement possible. Cette approche, héritière des principes d’hygiénisme urbain, a longtemps été privilégiée pour des raisons sanitaires et de commodité.

Cependant, à partir de la période d’après-guerre, l’urbanisation massive des territoires cumulée au busage des rivières et surtout à la mise en réseau systématique des ruissellements dans les opérations d’aménagement, a participé d’une accélération de la vitesse de l’eau qui a profondément modifié les équilibres des bassins versants. L’augmentation du nombre d’inondations dues à la saturation des canalisations a poussé les services d’assainissement à réinterroger leurs pratiques en matière d’eau pluviale. À l’origine, les réponses apportées à ce problème ont été essentiellement hydrauliques, se concentrant sur l’amélioration des capacités du réseau existant.

Parallèlement, une nouvelle approche a émergé, s’éloignant de la vision technique et rigide du « tout-tuyau » pour privilégier l’intégration de l’eau dans la ville. Elle s’appuie sur la création d’espaces verts, de parcs et d’aménagements urbains capables de recueillir et d’infiltrer l’eau de pluie, favorisant ainsi le cycle naturel de l’eau.

1- Temps sec2- Pluie décennale 3- Pluie trentennale Croquis perspectifs illustrant la gestion des eaux pluviales pour différents niveaux de pluie. De gauche à droite : 1. temps sec, 2. pluie décennale, 3. pluie trentenale

Croquis perspectifs illustrant la gestion des eaux pluviales pour différents niveaux de pluie. De gauche à droite : 1. temps sec, 2. pluie décennale, 3. pluie trentennale

Cette approche moins technique et plus orientée vers l’aménagement offre plusieurs avantages : elle permet de réduire la pression sur les réseaux d’assainissement, de limiter les risques d’inondations, de recharger les nappes phréatiques, d’améliorer la qualité de l’eau par des processus naturels de filtration et de renforcer la biodiversité urbaine en créant des milieux humides favorables à diverses espèces. En somme, elle constitue une réponse durable et écologique aux défis de la gestion des eaux pluviales en milieu urbain, ainsi qu’à l’adaptation de nos villes au changement climatique.

Au-delà d’une simple maîtrise des inondations, la pluie devient alors une matière à valoriser dans la conception des espaces publics et privés. En parallèle des services d’assainissement, la pluie convoque d’autres métiers liés à l’aménagement, l’écologie et le paysage.

Que désigne-t-on précisément par “gestion alternative”, “gestion intégrée” ou encore “zéro rejet” ?

Il s’agit peu ou prou de termes équivalents, chacun d’entre eux désigne une facette différente de l’approche moderne de la gestion des eaux pluviales. Ces termes illustrent également l’évolution du concept au fil du temps : à l’origine considérée comme une alternative possible au tout-tuyau, la gestion de l’eau pluviale doit aujourd’hui être intégrée durablement à notre environnement.

 Concrètement, ces approches encouragent la gestion de l’eau au plus près de là où elle tombe, dans des dispositifs visibles favorisant les processus naturels comme l’évapotranspiration et l’absorption par les sols superficiels. À une échelle plus large, cela se traduit par la restauration d’un parcours hydrographique naturel, souvent effacé par le développement urbain, et peut inclure le rétablissement de zones d’expansion de crues naturelles et de débordements contrôlés.

La rue Sœur Valérie à Asnières-sur-Seine (Conception et réalisation ATM – Crédit photo QUATREVINGTDOUZE)

La rue Sœur Valérie à Asnières-sur-Seine (Conception et réalisation ATM – Crédit photo QUATREVINGTDOUZE)

Chez ATM, nous cherchons à valoriser l’eau tout en nous inscrivant dans le champ de la géographie, de l’urbanisme, de l’écologie. En portant une attention à la singularité des sites et des territoires, l’objectif recherché est aussi de sortir d’une ingénierie standardisée, et de valoriser les savoirs faire vernaculaires liés à l’eau, tels que les dispositifs en pierres sèches ou les chemins creux.

Ces approches sont de plus en plus adoptées et acceptées, même si des freins d’ordre technique, organisationnel et parfois psychologique liés à une peur de l’eau en ville restent encore à lever.

Rencontrez-vous des difficultés pour convaincre des bénéfices de cette gestion ?

Il peut exister une certaine réticence chez les collectivités habituées à des systèmes de gestion « tout-tuyau ». L’adoption de ces nouveaux dispositifs représente un changement significatif et demande parfois encore une évolution des mentalités et des pratiques, notamment vis-à-vis de leur entretien.

Malgré les défis, la gestion intégrée est reconnue pour être plus économique que les systèmes traditionnels, bien qu’elle soit plus complexe à mettre en œuvre. Traditionnellement considérée comme une problématique technique à part entière, indépendante de la conception urbaine, la gestion de l’eau doit désormais être intégrée dès les premières phases de conception des projets d’aménagement.

Cela implique parfois de remettre en question la manière de travailler au sein des équipes de projet, et d’acculturer d’autres professions, par exemple les architectes à ces enjeux. Cependant, une collaboration efficace au sein d’équipes pluridisciplinaires permet de surmonter ces défis. De plus, pour convaincre les parties prenantes encore hésitantes, des retours d’expérience sont souvent utilisés pour démontrer l’efficacité et les bénéfices de ces approches de gestion de l’eau.

Ce passage des “ouvrages” aux “aménagements” implique donc une modification de l’espace vécu des habitants. Les habitants des territoires sur lesquels vous intervenez sont-ils réfractaires à ce changement ?

Il est vrai que la gestion des eaux pluviales à ciel ouvert peut parfois inquiéter les habitants et usagers, lors de réaménagements dans les espaces existants, tels que la transformation d’une rue ou d’une place. Dans ce cas, les changements à venir doivent être accompagnés par de la pédagogie et une communication claire sur le fait que la visibilité de l’eau n’est pas un dysfonctionnement, mais révèle au contraire l’utilité d’un espace vert à qui on a donné une fonction hydraulique.

 Il est également essentiel de sensibiliser les riverains en cas de dispositif multifonctionnel (par exemple un parc ou un terrain de sport inondable).  Il convient de rassurer sur la fréquence à laquelle ces espaces pourraient se remplir d’eau, tout en expliquant que, hormis lors de précipitations exceptionnelles, ces aménagements restent généralement secs et fonctionnels.

 Prenons l’exemple du projet du quartier Renoir à Portet-sur-Garonne. Ce quartier subissait des inondations récurrentes à cause notamment d’un réseau pluvial à contrepente rapidement saturé par temps de pluie, entraînant des débordements soudains affectant les propriétés environnantes.

 Plan des dispositifs de gestion des eaux pluviales créés dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne

Plan des dispositifs de gestion des eaux pluviales créés dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne

 Les espaces publics du quartier ont été réaménagés : création de noues à la place des bandes végétalisées existantes, décaissement des espaces verts existants et modifications ponctuelles du profil de la chaussée, pour rendre le quartier totalement autonome du point de vue hydraulique. L’environnement quotidien des habitants a été transformé pour permettre l’infiltration totale des eaux de pluie et résoudre les problématiques d’inondations.

Bien que des termes techniques tels que noues et bassins soient peu familiers pour le grand public, la prise de conscience est croissante, en partie suite aux récents épisodes de sécheresse et à l’intérêt des médias pour le cycle de l’eau et la destination finale des précipitations.

Noues créées dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne, avant et après un orage (Conception ATM)

Noues créées dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne, avant et après un orage (Conception ATM)

Cette gestion durable concerne aussi la parcelle individuelle. Par exemple, lors de l’achat d’un terrain à bâtir, il peut être demandé à l’acquéreur de gérer localement ses eaux de pluie sur sa propriété en créant, par exemple, des jardins de pluie. De même, dans le tissu urbain existant, en cas d’extension ou de requalification d’un bâtiment.

Il est important de noter que, contrairement aux eaux usées, les collectivités n’ont pas l’obligation de collecter les eaux pluviales issues des parcelles. Historiquement, l’usage était de se connecter au réseau public d’assainissement, mais c’est de moins en moins autorisé aujourd’hui. Ceci est parfois négligé par les opérateurs. Pourtant, la gestion des eaux pluviales à la parcelle doit être considérée dès les premières étapes de la conception du projet afin de réserver les espaces nécessaires à l’infiltration.

L’aspect pédagogique doit-il donc jouer un rôle primordial dans ces formes d’aménagement ?

La dimension pédagogique des installations est effectivement primordiale et peut être renforcée par des panneaux explicatifs ou une communication spécifique, surtout si l’on a affaire à des équipements multifonctionnels.  Il faut également déconstruire certaines idées reçues au sujet de la présence de l’eau.

Un bassin d’infiltration des eaux pluviales ne sera pas un plan d’eau figé, il va évoluer en fonction des précipitations et des saisons. S’il est conçu correctement, un bassin d’infiltration ne sera pas non plus une zone marécageuse propice au développement des moustiques. L’enjeu est de considérer ces aménagements lorsqu’ils sont en eau, mais aussi dans les périodes sèches.

Il faut réussir à opérer ce changement de regard. Les toitures végétalisées qui se multiplient sont un bon exemple. Leur objectif n’est pas uniquement esthétique, et il faut s’attendre à ce qu’elles ne restent pas verdoyantes tout au long de l’année. Du point de vue hydrologique, leur intérêt est de limiter le ruissellement en agissant comme des éponges grâce à leur substrat. L’essentiel est alors de créer un système fonctionnel et résilient face aux variations climatiques.

Croquis d’un espace vert décaissé créé dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne (Agence ATM)

Croquis d’un espace vert décaissé créé dans le quartier Renoir à Portet-sur-Garonne (Agence ATM)

Avez-vous ressenti une prise en compte différente de vos métiers et de votre expertise ces dernières années dans un contexte de crise de plus en plus prégnante ?

L’intérêt pour la gestion durable des eaux pluviales s’amplifie, de nombreuses collectivités prenant conscience des défaillances de leurs systèmes d’assainissement traditionnels et des nombreux avantages offerts par une gestion à la source. Ce qui était autrefois considéré comme une alternative devient peu à peu la norme, avec une volonté croissante d’adopter des solutions à large échelle.

Face à la pression de plus en plus forte sur la ressource en eau, ces stratégies visent à imiter le cycle naturel de l’eau, en favorisant l’évapotranspiration et l’infiltration, tout en explorant des voies de récupération et de réutilisation. L’eau collectée peut servir à l’arrosage, en complément des précipitations naturelles, et représente une ressource pour les besoins en eau non potable comme l’alimentation des chasses d’eau ou des machines à laver.

LDV Studio Urbain
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