Le droit de déambuler, un enjeu à l’heure de l’anthropocène
Le droit de déambuler, un enjeu à l’heure de l’anthropocène
Dans leur ouvrage Du droit de déambuler, Sarah Vanuxem (enseignante-chercheuse en droit à l’université) et Geoffroy Mathieu (photographe) invitent à repenser notre rapport à la marche urbaine, non plus comme un simple déplacement, mais comme un acte d’appropriation de l’espace. Pourtant, nos villes multiplient les obstacles : espaces privatisés, surveillance, aménagements qui contraignent nos pas. La déambulation devient alors un prisme révélateur : elle nous fait questionner les espaces que nous habitons, leurs porosités et leurs interdits.
Déambuler : un droit européen ?
Le droit européen ne concerne pas seulement les services, les biens et les capitaux, mais aussi les personnes. Ainsi, le droit de libre circulation constitue un principe fondamental. C’est précisément cette notion que la chercheuse Sarah Vanuxem discute dans ses travaux. Elle montre comment ce droit de circulation se trouve largement entravé par l’accroissement de la propriété foncière et, par conséquent, par l’abandon de la forme des communs.
Issu de l’anglais common, le terme « commun » désigne des terres collectives rurales anciennes laissées libres aux communautés. Ces terres sont documentées pour la première fois au Moyen Âge en Angleterre, notamment dans la féodalité anglaise, mais aussi française et allemande (sous le nom d’Allmende). Un commun repose sur trois éléments : une communauté, une ressource et une pratique de mise en commun, c’est-à-dire des règles d’accès et de partage.
Ce phénomène est mis en lumière par l’émergence de la conception moderne de propriété. Gérard Béaur décrit le processus d’appropriation des terres à travers les « enclosures », qui consistent à clôturer des terres de droit commun. Apparu au XIIIe siècle, ce mouvement s’explique par les nouveaux enjeux de l’élevage ovin pour la production de laine et par la révolution bourgeoise anglaise du XIVe siècle. Le phénomène prend une forme parlementaire au XVIIIe siècle : la privatisation des terres se trouve alors légitimée par le parlement. Malgré tout, la France conserve certaines traces de ces communaux, notamment à travers le droit de glanage, toujours en vigueur.

Enclosure de champs par des murets de pierre, Yorkshire, Angleterre. © Pixabay
Un phénomène qui trouve des échos contemporains dans l’enclosure du périurbain, les enclaves résidentielles et la privatisation d’espaces dans les villes, qui entravent la déambulation. Face à cette situation, plusieurs pays s’efforcent de préserver leur droit de se mouvoir. En Écosse, par exemple, le droit d’arpenter a été reconnu en 2003 après plusieurs revendications visant à garantir l’accès à la nature et à la marche, une pratique sociale populaire dans le pays. De même, en Norvège et en Finlande, le droit d’accès à la nature permet de circuler librement sur le terrain d’autrui.
Déambuler pour mieux s’approprier nos villes

Randonnée périurbaine en région bordelaise n°2 – Sentier des Terres Communes. Bruit du Frigo © Creative Commons.
En France, le phénomène de résidentialisation transforme nos villes et notamment les villes périurbaines. Des murs se dressent, des accès se ferment et des espaces auparavant partagés changent d’usage. C’est le constat que fait Yvan Detraz, architecte, urbaniste et fondateur du collectif Bruit du Frigo à Bordeaux. Le projet des Terres Communes réalisé par Yvan Detraz dans le cadre de l’obtention de son diplôme, a infusé les projets du collectif. Projets pionniers sur la métropole bordelaise, il a une ambition : comprendre comment revaloriser certains espaces résiduels des territoires périurbains, comme des parkings privés, raquettes résidentiels, friches et chemins à l’abandon. Yvan Detraz a parcouru le territoire de la métropole dans l’objectif d’identifier les différents espaces délaissés. Avec une démarche d’arpentage, il décrit un réseau et une matrice cachée qui mettent en valeur des espaces interstices et des cheminements. Plus tard, le collectif se ressaisit de cette matrice pour fixer, il y a dix ans, des sentiers qui deviendraient les sentiers des Terres Communes.
Au départ, l’idée de Bruit du frigo a été de rassembler les gens autour de pique-niques dans des endroits insolites afin de changer le regard des gens sur des endroits atypiques de la métropole bordelaise. Gaby Farage, cofondateur du collectif Bruit du Frigo, explique qu’au-delà d’une durabilité, des réseaux de sociabilité se sont également constitué. Ces piques-niques regroupant 150 à 200 personnes ont ouvert la voix vers les randonnées périurbaines que proposait Bruit du Frigo. La marche comme usage de ces espaces délaissés était pour Yvan Detraz un usage qui semblait intuitif,comme un retour essentiel au mouvement et au parcours. Il précise que ces espaces ne se décrivent pas, qu’il faut les entreprendre, les arpenter pour capter leur magie. Ainsi, il les décrit comme étant des espaces où la propriété n’est pas ressentie, des lieux qui ne semblent appartenir qu’à eux-même. Un principe que Sarah Vanuxem reprend dans sa recherche en droit, en un lieu qui pourrait être propriétaire de lui-même et de ces dynamiques naturelles.

Randonnée périurbaine en région bordelaise n°3 – Sentier des Terres Communes. Bruit du Frigo ©Creative Commons
Ce projet de sentier métropolitain est également une idée qui s’est développée dans d’autres villes en parallèle, sans concertation de la part des initiateurs. Aujourd’hui, les sentiers des Terres Communes sont répertoriés sur le site des Metropolitain trails.
Mais le projet de Bruit du Frigo va au-delà du simple randonné, car plus tard, ils obtiennent l’autorisation (d’abord temporaire) de placer un refuge sur un des sentiers dans le but d’accueillir des randonneurs pour la nuit. Ces micro-architectures, d’abord proposées comme des installations éphémères et artistiques, ont pu être installées avec l’accord de la mairie dans des zones normalement inconstructibles. Après une saison et le succès de ce premier refuge, le collectif décide de se battre pour conserver le refuge en place. Bruit du Frigo pose donc le nom de refuge périurbain. L’idée est de proposer un véritable réseau de refuges sur les sentiers des Terres Communes. Ces refuges peuvent accueillir des randonneurs ayant réservé une nuit et surtout, reposent sur le principe de la gratuité. Chaque visiteur doit également signer une charte concernant les règles des refuges (hygiène, dégradation, etc.). Sur le principe d’un bien commun, les refuges appellent à découvrir son territoire avec un regard nouveau, et accessible à tous. Une proposition qui est intéressante, car elle met en application plusieurs principes d’un bien commun en proposant à la fois un nouveau regard sur son quotidien, une nouvelle valeur à des espaces et un partage basé sur la confiance et des règles établies.

Refuge périurbain en région bordelaise – Le Hamac. Bruit du Frigo © Creative commons.
Le droit de déambuler apparaît aujourd’hui comme bien plus qu’une simple liberté de circulation : il s’impose comme un enjeu démocratique majeur face à la privatisation croissante de nos espaces. L’expérience des Terres Communes portée par Bruit du Frigo démontre qu’il est possible de reconquérir ces espaces et de leur redonner sens. En combinant marche, gratuité et gestion partagée, ce projet réinvente concrètement la notion de commun à l’échelle urbaine. Il prouve que le droit de cheminer ne se limite pas à un principe abstrait, mais constitue une pratique vivante, capable de transformer notre rapport au territoire et de créer du lien social.
À l’heure de l’anthropocène, où la question de notre relation à l’espace et à la nature devient cruciale, le droit de déambuler pourrait bien être la clé d’une refondation juridique. En permettant à chacun de se réapproprier son territoire par le mouvement, nous ne défendons pas seulement une liberté fondamentale : nous ouvrons la voie à une nouvelle manière d’habiter collectivement nos villes et nos paysages. Les exemples écossais, norvégiens ou finlandais nous montrent la voie. Reste à savoir si la France saura, à son tour, faire de la déambulation un droit effectif et reconnu.