Le design, rempart contre les vagues

7 Avr 2026 | Lecture 3 min

Tempêtes, inondations, submersions : aujourd’hui les littoraux français se retrouvent en première ligne. Or, quand la mer avance, c’est toute notre manière d’habiter le monde qui vacille. Face à la montée des eaux et à la peur qui gronde, une designer du City Design Lab de L’École de design Nantes Atlantique a imaginé une solution inattendue : un gilet de sauvetage malin qui permet d’affronter les prochaines tempêtes avec sérénité au lieu de les subir de plein fouet.

Quand la mer avance, les certitudes tremblent

Savez-vous que huit millions de Français vivent au bord de l’eau ? Cela représente, selon l’INSEE, 12 % de la population vivant sur un fil[1]. Un fil ténu de littoral. Une zone mouvante, faisant à la fois office de frontière, de refuge et d’écueil potentiel. Dans des endroits où la mer borde les habitants, tels que La Baule, Pornichet ou Assérac, l’océan se montre tantôt chaleureux et enveloppant, tantôt imprévisible et dévastateur.

CapSécur © City Design Lab

Tempête Xynthia en 2010, Céline en 2023, Ciaran, Monica, Pierrick… Toutes ces tempêtes rugissent une vérité : elles reviendront chaque année, chaque fois plus fortes et plus régulières. Aujourd’hui, parmi les habitants du littoral français, 1,5 million d’entre eux fait face au risque de submersion marine[2]. Le décret d’avril 2022 a même dressé une liste noire détaillant 126 communes prioritaires qui seraient menacées par l’érosion et la montée des eaux[3].

Design et sauvetage en mer : un même combat

Sauver des vies

C’est sur la presqu’île de Guérande que naît ce projet. Un projet façonné par l’eau, le vent et la peur, mais aussi par le design. Inès Raimbault, créatrice de ce projet, connaît la mer et ses méandres ; elle l’observe depuis des années.

CapSécur, portrait d’Inès Raimbault © City Design Lab

Sauveteuse en mer l’été et City designer le reste de l’année, elle a entremêlé ces deux mondes. Ainsi les univers bien distincts du secourisme et du design fusionnent, faisant émerger une nouvelle forme de prévention.

« En raison du changement climatique, la fréquence et l’intensité des tempêtes augmentent, explique-t-elle. Ces phénomènes sont une menace croissante pour les populations côtières. Il est de ma responsabilité de veiller à leur protection et à leur sécurité. »

En pleine zone d’insouciance estivale

L’enjeu des usages autour de ce projet n’est pas technique, il est humain. Comment faire comprendre à des habitants ou vacanciers, toujours confiants, que la mer pourrait venir lécher les pieds de leur canapé ? Submerger leurs meubles et souvenirs ? L’objectif ici n’est pas de cultiver la peur, mais de la transformer en réflexe de survie, en anticipation systématique.

En effet, beaucoup de résidences nichées sur la côte sont secondaires : les habitants n’y vivent que quelques semaines par an. Laurent Delpire, directeur de l’urbanisme au Croisic, rappelle que la protection des biens incombe avant tout aux propriétaires eux-mêmes. De même, Mathilde Wargnier, chargée de mission littorale à Pornichet, nous informe que les mêmes idées reçues circulent toujours lors de la saison estivale :

CapSécur © City Design Lab

Résultat de cette insouciance : un manque d’anticipation, une communication défaillante et des populations mal préparées. Les élus alertent, les habitants oublient. Pendant que la mer, elle, continue à déborder régulièrement.

Capsécur : un gilet de sauvetage à vivre

De cette série d’entretiens a surgi une idée simple, presque évidente : et si la prévention s’incarnait dans un objet à porter ?

Par exemple dans un gilet de sauvetage, à mille lieues de celui qu’on cacherait au fond d’une cale de bateau. Un gilet à vivre, une balise de sécurité à porter sur soi. Un objet polyvalent et connecté qui contiendrait un kit essentiel de survie.

Un objet qui serait à la fois utile, visible et désirable. Afin que chacun ait envie de le garder à portée de main, en cas de tempête.

CapSécur © City Design Lab

Conçu avec des pompiers, des sauveteurs et des designers, ce gilet devient une extension du corps et de la mémoire. Il contient :

  • une fiche médicale d’urgence, inspirée du service “Mon Espace Santé” ;
  • un téléphone, des papiers d’identité ;
  • des médicaments vitaux ;
  • un sifflet sans bille et une lampe qui s’allume au contact de l’eau ;
  • une balise de géolocalisation ;
  • une sangle sous-cutale qui reste près du corps lors de la remontée à la surface.

Ce produit à l’allure très graphique, avec ses coloris fluo, semble presque artistique. L’idée est simple : lorsqu’on trouve qu’un accessoire est beau, on le garde près de soi.

CapSécur © City Design Lab

L’esthétique s’associe à une stratégie de survie.

Le design comme culture du risque

Une sensibilisation citoyenne à 360 °

Le projet ne se limite pas à un prototype. Il s’inscrit dans un programme de sensibilisation des publics à travers : la distribution de prospectus aux citoyens, la création d’une application numérique, la gestion de fiches de contact et l’amplification de la communication locale.

On s’acculture au réflexe. Dans l’idéal, chaque commune des 126 zones prioritaires pourrait accueillir une campagne de diffusion :

– ateliers dans les écoles ;

– affiches dans les mairies ;

– gilets dans les commerces du bord de mer.

CapSécur © City Design Lab

 

La prévention ne serait plus une injonction administrative, mais un acte culturel, un savoir partagé. Le design, ici, ne se contente pas d’embellir des vies : il sauve des vies. Ce type de design s’ancre dans le réel, dans le vivant.

Un usage simple et intuitif de CapSécur

La prise en main de CapSécur se révèle facile : l’usager se contente de suivre chaque étape indiquée lors du processus d’acquisition du gilet.

1 – Il reçoit un prospectus de sensibilisation chez lui à partir duquel il peut commander le gilet CapSécur.

2 –  Après l’avoir reçu dans les jours suivants, il y glisse ses effets personnels : médicaments et carte de suivi médical.

3 – Il installe ensuite l’application et place le gilet à un endroit stratégique de son logement.

4 – Au moment de l’utiliser, il y ajoute des éléments complémentaires (papiers d’identité et téléphone, par exemple) et se rend au point de rassemblement indiqué.

Simple, efficace et fluide.

CapSécur © City Design Lab

Habiter un monde mouvant

Et si la résilience, c’était savoir se préparer, non par angoisse, mais par lucidité. Faire de la prévention un geste esthétique et de la vigilance un acte de soin.

Ce projet nous rappelle que le design n’est pas un luxe, mais un langage d’adaptation. Qu’il peut transformer un outil de survie délaissé en un indispensable du quotidien, aussi utile que beau. Un pompier interrogé lors de l’enquête nous le rappelle : « Une personne peut tenir deux ou trois jours sans boire ni manger. L’essentiel, c’est d’avoir ce qui te maintient en vie : de quoi respirer, de quoi être retrouvé. »

Grâce au design, nous pouvons revenir à l’essentiel et dessiner un futur plus attentif, plus conscient, plus humain. Car la mer, quoi qu’on en dise, nous oblige à penser, à anticiper et à créer. Ainsi, peut-être qu’en apprenant à lui répondre autrement – par le design, par la beauté, par l’intelligence du geste – nous apprendrons enfin à vivre avec elle, plutôt que contre elle.

 

[1] Issu du site du Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires 

[2]Issu du site du Ministère de la Transition Écologique et de la Cohésion des Territoires  

[3] Issu du site de Vie Publique

L'École de design Nantes Atlantique
+ 211 autres articles

Articles sur le même thème

Réagissez sur le sujet

Les Champs obligatoires sont indiqués avec *

 


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir