Le centre art architecture paysage patrimoine : innover collectivement pour imaginer demain

5 Mar 2024 | Lecture 4 min

En région parisienne, à Évry-Courcouronnes, le Centre Art Architecture Paysage Patrimoine accueille étudiants et enseignants-chercheurs, mais aussi  scolaires et habitants s’intéressant à la fabrique de la ville et à toutes ses composantes. Avec l’ambition de faire se rencontrer le plus de disciplines possibles et d’expérimenter à l’échelle 1, il s’agit d’un lieu singulier, qui pousse à innover collectivement.

Contribuant à réinventer de nouvelles formes de pédagogie en Île-de-France, le CAAPP interroge la manière dont les futurs professionnels de l’aménagement se forment et interagissent entre eux. Un projet inspirant, qui aurait tout intérêt à se développer sur le reste du territoire national. Rencontre avec Katia Roux*, directrice développement du projet au sein de l’association CAAPP depuis juin 2023.

Centre Art Architecture Paysage Patrimoine, 4 disciplines différentes bien que transversales et étroitement liées à la fabrique urbaine. Grandement  inspiré par l’identité et les dynamiques qui structurent les Grands Ateliers de l’Isle d’Abeau, un projet historique et pionnier dans l’expérimentation urbaine et architecturale, le CAAPP fait maintenant rayonner ces thématiques sur le territoire francilien. Quelle est son histoire ?

Il serait difficile de résumer l’aventure CAAPP à quelques dates et événements clés car elle représente l’aboutissement, et surtout le croisement, de plusieurs histoires. Né dans une pluralité de contextes politique, géographique, mais aussi législatif, le projet révèle tout d’abord une ambition pédagogique commune, celle des 6 écoles nationales supérieures d’architecture franciliennes de bénéficier d’un lieu d’expérimentation similaire à celui des Grands Ateliers. Aujourd’hui il s’agit du seul site en France au sein duquel il est possible d’accueillir des promotions entières d’étudiants, en architecture comme d’autres disciplines en aménagement, pour réaliser des workshops particulièrement diversifiés et des sessions d’envergure à l’échelle 1.

Cependant depuis quelques années, il est devenu difficile d’amener les ENSA franciliennes aux Grands Ateliers malgré les opportunités qu’offrent les modules pédagogiques. Par ailleurs, l’éloignement de Paris et le succès du lieu ne facilitent pas le développement d’expérimentations dans le temps long. C’est ainsi qu’est née l’envie et le besoin de déployer un outil équivalent en Île de France, pensé conjointement avec les enseignants des ENSA franciliennes, les équipes des Grands Ateliers, ainsi que de Bellastock, une structure partageant cette appétence pour l’apprentissage par le faire, au prisme des enjeux contemporains et professionnels de la fabrique architecturale et urbaine.

Notre intention a également été d’associer l’art, sous toutes ses formes, à nos réflexions. Les compétences des artistes, artisans et designers étant intrinsèquement liées à celles des architectes, urbanistes et paysagistes, et toutes aussi essentielles à la fabrique de nos villes, il nous paraissait important de l’intégrer à la dénomination-même du projet. Et ceci, pour appuyer le fait que nos territoires se pensent, se construisent et se transforment avec un écosystème riche et varié d’acteurs, et que la signalétique ou le mobilier urbain, comme le bâtiment ou la voirie, sont des éléments qui structurent et animent nos cadres de vie”.

©CAAPPLes Grands Ateliers

©CAAPP
Les Grands Ateliers

Vous abordez, entre autres, le contexte législatif dans lequel le CAAPP est né. Quel est-il ?

Ce que portent Les Grands Ateliers, et à présent le CAAPP, c’est avant tout une nouvelle manière d’enseigner, soutenue par des professeurs investis et soucieux de contribuer à l’évolution de nos méthodes d’enseignement et de nos outils pédagogiques.

Les Ensap (Écoles nationales supérieures d’architecture et de paysage) dépendent du ministère de la culture, qui apporte aussi des documents cadres d’évaluation et/ou support à la manière de penser l’enseignement et la recherche en architecture. Des documents comme le « Rapport sur l’état de l’enseignement supérieur et de la recherche Culture 2018« , ou la brochure « enseignement supérieur Culture, 2019-2020 » mettent par exemple l’accent, parmi de nombreux sujets, sur la transversalité entre les disciplines portées par le ministère de la culture, l’ouverture à la profession et l’apprentissage par le prototypage échelle 1 en valorisant, entre autres, les Grands Ateliers et leur apport dans le déploiement des pédagogies par le faire.

Associée au fait que les étudiants sont bien souvent confrontés à des périodes de “charrette” pendant lesquelles leurs options, notamment d’expérimentation ou d’ateliers maquettes, sont délaissées, cela a naturellement fait émerger le besoin de créer un lieu dédié pour tester, préfigurer, fabriquer.

Le contexte législatif est aussi celui de la loi LCAP (LOI n° 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine), qui a apporté des évolutions dans la valorisation du patrimoine bâti et paysager, en se préoccupant aussi du patrimoine contemporain, avec la transformation du label Patrimoine du XXe en label Architecture Contemporaine Remarquable, qui a fait atterrir le CAAPP à Évry-Courcouronnes.”

Cette nouvelle législation traitait donc d’un sujet prégnant, et pourtant souvent absent des études urbaines, celui de la valorisation patrimoniale. Qui est, par ailleurs, particulièrement maîtrisé au sein de l’ENSA Paris-Belleville puisqu’il s’agit, avec l’école de Chaillot, des deux seules formations en France qui transmettent un diplôme de  spécialisation et d’approfondissement en architecture et patrimoine, ainsi que le DSA “Architecture de terre” enseigné à Grenoble.

“Effectivement, dans les nombreux sujets que cette loi LCAP aborde, il y a une volonté du ministère de la Culture de mener une politique de valorisation de l’architecture contemporaine. Le nouveau label Architecture contemporaine remarquable apporte aujourd’hui une certaine reconnaissance patrimoniale à des bâtiments ou ensembles de moins de 100 ans, sans nécessairement passer par une inscription ou un classement au titre de monuments historiques.  

Ce travail de labellisation permet de protéger notre patrimoine architectural, paysager, parfois artistique, mais aussi de déployer de nouveaux outils de gestion. Le label ne signifie pas seulement que la construction ou la transformation urbaine sera contrainte, il participe pleinement à la redynamisation de nos villes, et de fait, de nos cadres de vie. De manière générale, tout comme l’art et la culture, le patrimoine est une composante indissociable des réflexions sur l’aménagement, du diagnostic au projet. Il fait partie intégrante de nos lieux de vie, symbole de leur histoire et de leur évolution”.

©CAAPP

©CAAPP

Dans la même temporalité, le ministère de la Culture s’est intéressé à la mise en valeur des villes nouvelles, ces communes singulières mises en place au milieu des années 60 pour favoriser le développement de systèmes métropolitains multipolaires. Évry-Courcouronnes bénéficie d’ailleurs d’un statut spécifique puisqu’elle réunit, depuis leur fusion en 2019, la ville nouvelle d’Évry et la commune de Courcouronnes. Cette spécificité mêlant plusieurs histoires, morphologies urbaines et richesse patrimoniales, est-ce directement lié à votre choix d’implantation géographique ?

“Les raisons sont multiples, mais l’un des éléments déclencheurs a été la création et la signature d’une chaire partenariale d’enseignement et de recherche tripartite entre l’ENSA de Paris-Belleville, le ministère de la Culture et le centre des monuments nationaux. Nommée PEPS (Patrimoine, Expérimentation, ProjetS), elle a notamment été sous la direction scientifique de Jean-Paul Midant**, docteur en histoire, spécialisé dans l’étude de l’art décoratif et de l’architecture aux XIXe et XXe siècles, également directeur du DSA Architecture et Patrimoine de l’ENSAPB. L’ambition principale de cette chaire était d’engager, avec les services de la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles) Ile-de-France, un travail d’inventaire, de diagnostic et de valorisation du patrimoine bâti et paysager des villes nouvelles de la région parisienne.

Et le premier territoire que nous sommes partis étudier était celui d’Évry-Courcouronnes. À l’aube des 50 ans de la ville nouvelle d’Évry, nous étions en charge du recensement des bâtiments et ensembles pouvant prétendre au nouvel outil qu’incarnait le label Architecture contemporaine remarquable. Enseignants, chercheurs, doctorants et étudiants ont ainsi rejoint un vaste réseau d’acteurs comprenant, entre autres, la DRAC, les élus et agents de la municipalité et partageant une ambition commune, celle de caractériser ce qui fait que l’identité architecturale des villes nouvelles est vraiment remarquable. 

En parallèle de cette étude universitaire, nous avons noué des liens avec les équipes municipales, notamment avec Jacques Longuet, professeur d’histoire spécialisé dans l’histoire de l’Essonne et chargé du service patrimoine de la mairie, qui se questionnaient sur le devenir d’un site du vieux bourg au sein duquel subsistait un ancien château. Très rapidement, nous avons une intuition : nous emparer du sujet pour concevoir un lieu d’expérimentation et avoir l’opportunité de mener des ateliers inter-écoles. Et nous avons réussi à lancer l’initiative et financer une pré-étude de faisabilité grâce à un appel à projet mené par le ministère de la Culture en 2019, CulturePro, dédié aux projets de tiers-lieux pouvant avoir des répercussions sur l’enseignement et la profession”. 

Finalement, c’est un écosystème d’acteurs et d’actrices particulièrement diversifié qui a permis au CAAPP de se développer. Dans les membres fondateurs, on peut compter les écoles nationales supérieures d’architecture franciliennes, les réseaux pédagogiques et scientifiques ENSAteliers et ENSAECO, les Grands Ateliers, le Conseil Régional de l’Ordre des Architectes d’IDF, la ville d’Évry-Courcouronnes ou encore l’agglomération Grand Paris Sud. Et parmi eux se trouve également, depuis la naissance du projet, l’équipe de Bellastock.

“Anciens étudiants en architecture, l’équipe de Bellastock fait effectivement partie des tous premiers membres fondateurs du projet. Leur ambition initiale était de se projeter dans le monde professionnel en croisant les corps de métier, et naturellement, en promouvant l’apprentissage par le faire. Ils assurent aujourd’hui une forte expertise en réemploi de matériaux de construction, et conçoivent depuis 2006 un festival réunissant une pluralité de disciplines et de personnes autour de la fabrique urbaine. Chaque année, une ville éphémère se construit au cours d’une semaine consacrée aux chantiers expérimentaux, aux ateliers pratiques, aux rencontres pédagogiques et professionnelles et à l’inter-connaissance. En 2017, missionnés par le ministère de la Culture pour activer l’échelle 1 en IDF et à la recherche d’une vaste forêt pour y installer leur festival, c’est tout naturellement que nous nous sommes rencontrés, que les synergies se sont créées et que nous avons travaillé ensemble à la création du CAAPP.

Festival Cité Vivant - Bellastock - CAAPP

Festival Cité Vivant – Bellastock – CAAPP

Les festivals ont, par ailleurs, grandement participé à tester, préfigurer, repenser le lieu. Le premier, en 2018-2019, a initié le maillage et la collaboration avec les acteurs locaux, en lien avec l’accueil des modules pédagogiques. Le deuxième, en 2020, a permis l’installation d’une base vie et d’ateliers. Le troisième, en 2021, a prolongé cette dynamique de préfiguration d’usages. Nous avançons ainsi collectivement et progressivement, nous analysons le quartier et le territoire pour affiner au fil du temps sa programmation et ses usages en découvrant de nouveaux besoins ou potentiels de développement.  

De plus, l’écosystème d’acteurs et d’actrices concernés par le projet n’est pas seulement composé d’experts en aménagement. La commune bénéficiant du statut de ville apprenante, elle fédère un réseau dense d’associations, d’habitants, de collectifs citoyens véritablement impliqués dans la protection et l’évolution de leur cadre de vie. Tout comme les services municipaux qui portent volontairement des actions fortes en faveur de la participation citoyenne. C’est pour cela qu’il nous paraissait important d’ouvrir la démarche, et le lieu, au grand public.

Enfin, il s’agit aussi pour moi d’une aventure familiale, celle de mon père Hervé Roux, lui-même architecte, enseignant titulaire et responsable technologique et technique de l’atelier maquette à l’ENSA Paris-Belleville, avec qui nous avons eu l’idée de mettre en réseau les ateliers maquettes des écoles franciliennes au sein d’un dispositif : ENSAteliers. Dès le début de sa carrière, il a mis un point d’honneur à donner aux étudiants l’opportunité d’expérimenter, à travers ce réseau et maintenant l’association.

Toujours dans cet objectif de favoriser l’apprentissage par le faire et d’enseigner à travers une pédagogie ouverte, nous partageons, pour conclure, une vision collaborative et pratique des métiers de l’aménagement. Et c’est bien cette vision et cette envie qui ont fait émerger le CAAPP, ce lieu unique niché dans un parc de 12 hectares, dédié à l’expérimentation, en bord de Seine, dans un quartier historique, aux pieds d’une ville nouvelle et aux portes de Paris.

J’invite toutes les personnes curieuses et intéressées par ce projet à nous rejoindre. C’est bien grâce à toutes les forces vives qui se sont impliquées dans sa création et son développement  qu’un tel lieu a pu émerger en IDF. L’aventure ne fait encore que commencer et nous avons aujourd’hui besoin qu’un véritable écosystème prolonge et enrichisse cette belle dynamique.””

*Avant d’arriver à ce poste, Katia Roux était chargée de développement du CAAPP à la ville d’Evry-Courcouronnes de février 2022 à mai 2023 ;  coordinatrice pédagogique et R&D du CAAPP de novembre 2017 à janvier 2022 en tant que doctorante et enseignante à l’ensapb ; chargée d’étude pour la labellisation Architecture Contemporaine Remarquable d’Evry Ville Nouvelle de 2017 à 2018 en tant que doctorante et enseignante à l’ensapb depuis 2016. Architecte formée à l’ensa Paris La Villette, spécialisée en urbanisme et paysage, Katia Roux continue d’articuler aujourd’hui ses missions au sein du CAAPP avec l’enseignement et la recherche, intervenant dans divers ensap ainsi qu’à l’université d’Evry Val d’Essonne plus récemment, intégrant dans son propre parcours l’interdisciplinarité et l’inter-écoles qui sont au coeur du CAAPP.

** Sous la direction scientifique de Jean-Paul MIDANT, avec la collaboration de Marc DE FOUQUET, Pierre GOMMIER, Sandu HANGAN, Hlima MERCURIALI, Katia ROUX, et la promotion 2025-2017 du DSA (Diplôme de spécialisation et d’approfondissement) Architecture & Patrimoine de l’ENSAPB, EVRY – LA VILLE NOUVELLE, LABEL ARCHITECTURE CONTEMPORAINE REMARQUABLE, PROPOSITIONS, Chaire PEP Patrimoine Expérimentation Projet, commande de la DRAC Île-de-France au laboratoire IPRAUS de l’ENSAPB, Novembre 2018, 275 pages.

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