La “Ville Éponge”, modèle de résilience

Toronto inondée en 2017 - Braziliandanny/Imgur
6 Jan 2020 | Lecture 3 minutes

L’homme a longtemps cru pouvoir se protéger de l’eau en élevant des murs. À mesure que les événements climatiques violents se multiplient et que le niveau de la mer augmente, cette approche montre ses limites. S’inspirant des marécages, la ville éponge recrée un écosystème de zone humide plus à même de résister aux inondations.

Le paradoxe de Mexico

Mexico, Los Angeles, Madras… Partout dans le monde, les grandes villes commencent à frémir quand, au pic de la saison sèche, les réserves d’eau potable se tarissent. C’est le cas de Cape Town qui, après trois années de sécheresse, annonçait fin 2017 l’approche imminente du « Day Zero », le jour tant redouté où les réservoirs seront vides. Un plan d’urgence fut mis en place et et la population contrainte de faire chaque jour la queue pour sa ration d’eau potable. Les efforts déployés et un coup de pouce de la météo permirent de reculer la date annoncée et d’offrir un sursis à la ville.

Dans le même temps, de plus en plus de métropoles (parfois les mêmes) sont frappées d’inondations record. Mexico est souvent citée comme victime de ce paradoxe : régulièrement inondée, elle subit dans le même temps des pénuries d’eau critiques. Dans un cas comme dans l’autre, sécheresse et inondation, le problème n’est pas tant celui des conditions climatiques extrêmes, ou de la sur-consommation de l’eau, mais plutôt la façon dont les stocks d’eau sont gérés.

“Sponge City” Program

En effet, l’artificialisation des sols perturbe le cycle naturel de l’eau. On parle d’ailleurs d’imperméabilisation des sols. Dans un contexte très urbanisé, l’absorption dans la terre et l’infiltration dans les nappes phréatiques est quasiment impossible. L’évacuation se fait alors par le système de drainage dont la capacité est limitée par la taille des tuyaux. En cas de fortes pluies, l’eau est rejetée dans la nature. Un problème de pollution apparaît alors, car du fait de la saturation du réseau, les eaux domestiques (des éviers, douches et toilettes) se mêlent aux eaux de pluie et se retrouvent dans la nature avant d’être traitées.

Au magazine Détours, ingénieur Wen Mei Dubbelaar, responsable du traitement des eaux chez Arcadis résume ainsi :

Dans la nature, la majeure partie des précipitations s’infiltre dans le sol ou rejoint les eaux, mais cet écoulement est détourné par les revêtements imperméables. Désormais, seulement 20-30% des eaux de pluie sont absorbées par les sols des zones urbaines, ce qui entrave la circulation naturelle et a pour conséquence des engorgements et des inondations.

En réponse, une nouvelle forme d’urbanisme a vu le jour : les villes éponges ou « sponge cities ». Inspirée de méthodes hollandaises, elle a été popularisée par un programme lancé fin 2014 par la Chine. Son objectif est d’améliorer la résilience urbaine face aux inondations torrentielles et de sécuriser leur approvisionnement en eau. D’ici 2030, 80% des aires urbaines devront être capables d’absorber et réutiliser 70% des eaux de pluie qui les touchent. Pour cela, 12 milliards de dollars de subventions publiques et d’investissements privés sont débloqués. Ils financent des centaines de projets de rénovation dans les grandes métropoles chinoises.

Ville eponge - Le parc Yanweizhou à Jinhua en Chine accueille les fortes pluies - Turenscape

Le parc Yanweizhou à Jinhua en Chine accueille les fortes pluies – Turenscape

Ville eponge - Le parc Yanweizhou à Jinhua en Chine quand l'eau se retire - Turenscape

Le parc Yanweizhou à Jinhua en Chine quand l’eau se retire – Turenscape

La ville perméable

La particularité de cet urbanisme « d’éponge » est de rendre à la ville sa perméabilité. Pour cela, la première méthode consiste à recréer des espaces naturels que l’urbanisation a chassé. Toitures végétalisées, marais, lacs urbains, parcs… Tous absorbent une partie des eaux et permettent de ralentir l’afflux dans le réseau de la ville. Outre les espaces naturels, il est possible de construire des routes en béton poreux ou des espaces de jeux pour enfants qui se transforment en bassin de rétention en cas d’inondation.

Exemple dramatique de l’imperméabilisation : en 2010, le documentaire The Big Uneasy révèle comment l’urbanisme est en grande partie responsable des dégâts de l’ouragan Katrina sur la Nouvelle Orléans en 2005. L’enquête nous apprend qu’en 1965, l’ouragan Betsy, d’intensité comparable n’avait inondé que 20% de la ville, contre 80% avec Katrina. Entre les deux événements, des digues sont élevées, des drains sont installés, mais aucun espace vert. La nouvelle Orléans est alors une île de béton dans le delta du Mississippi.

En 2016, la ville de Wuhan est frappée par de fortes pluies qui paralysent le centre ville. La disparition des lacs est rapidement dénoncée. La ville comptait en effet 127 lacs dans les années 1980, elle n’en compte plus qu’une trentaine aujourd’hui du fait de son urbanisation massive. Pionnière du programme Sponge City, la ville recrée depuis quelques années de gigantesques zones humides.

Une certaine montée des eaux

Une étude de 2019 de l’organisation internationale de recherche World Resources Institute s’est penché sur les pays en situation de pénurie d’eau récurrente. Elle a évalué que 17 pays (hébergeant un quart de la population mondiale) se trouvent en situation de stress hydrique extrêmement élevé, c’est à dire qu’ils consomment en moyenne chaque année 80% de leurs ressources d’eau disponibles.

La région du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord est parmi les plus exposées à ce stress hydrique du fait de son aridité. Selon l’étude, elle pourrait perdre entre 6 et 14 points de PIB à cause des pénuries d’eau d’ici 2050. Dérèglement climatique, sur-consommation de l’eau, et urbanisation galopante… L’alternance des inondations et des incendies dans le sud de la France devrait nous interpeller.

« De manière inhérente, l’eau est un problème local » observe le World Resources Institute. Et si l’urbanisme d’éponge offrait une solution locale ?

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