Hakuna Matatu, mais quel bus magnifique !

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18 Juil 2016

L’aire urbaine de Nairobi est connectée par un réseau de bus incompréhensible au premier abord. Qu’en est-il réellement, une fois l’effet de surprise dissipé ? Et si se confronter à ce réseau totalement atomisé nous amenait à rafraîchir notre approche des transports en commun ?

Au début, on croit à une plaisanterie, une hallucination. Ce véhicule bariolé et tonitruant fait-il vraiment partie du réseau de transports en communs de la ville ? Il semblerait bien que oui. Après les motos d’Hanoi et les taxis collectifs de Mumbai, Nairobi présente à son tour son mode de transport emblématique : le Matatu. Le terme désigne indifféremment un mini-van d’une douzaine de places ou un car d’une cinquantaine de sièges.

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Quelques exemples de matatus bariolés. Crédits : Clément Pairot.

Un système privé atomisé peu efficient

Les itinéraires de bus sont pour la plupart calqués sur ceux que parcouraient les bus de la municipalité avant que l’opérateur public ne fasse faillite dans les années 1990. Les chauffeurs privés préférant opérer sur des trajets plus courts, il n’existe aujourd’hui presque plus d’itinéraires traversant la ville de part en part. Conséquence, quasi toutes les lignes ont leur terminus dans le centre-ville, provoquant un engorgement monstre aux heures de pointes. L’encombrement des transports et l’absence de centralisation sont aussi à l’origine d’un phénomène étrange : le prix du bus est fluctuant et le néophyte lapprend à ses dépens. L’heure (creuse / pointe) et la météo (beau temps / pluie diluvienne) peuvent multiplier le prix de la course jusqu’à 2,5 fois le prix de base.

Le trafic congestionné de Nairobi. Crédits : Clément Pairot.

Le trafic congestionné de Nairobi. Crédits : Clément Pairot.

Malgré l’apparence désorganisée du réseau, celui-ci se structure en syndicats pour tenter de coordonner le trafic sur les différents itinéraires. Par ailleurs, des initiatives comme le projet « Map Matatu »  développent des outils pour répondre à l’absence de plan du réseau. Mais, de l’aveu même d’un des chercheurs ayant participé à l’initiative, « Ici, il est rare d’utiliser un plan, la plupart des gens s’oriente en questionnant les passants dans la rue. »  D’ailleurs, « quand on regarde les statistiques de notre site web, il est surprenant de constater qu’on a trois fois plus de visiteurs provenant de l’étranger que du Kenya. » Preuve que si l’initiative soulève l’intérêt des chercheurs étrangers, elle peine à trouver une application pratique auprès de la population locale.

Un défi à la morosité des transports en communs

Malgré ces défauts important, on aurait tort de rejeter trop vite et dans son ensemble le système des matatus. En effet, l’atomisation et la concurrence forcent les propriétaires à l’innovation afin de développer la qualité de service client… du moins sur les éléments qu’ils peuvent contrôler à leur échelle. En résumé, on ne supprime pas les embouteillages mais on cherche à  vous faire passer un bon moment une fois assis. L’ambiance, la décoration sont minutieusement pensées et on assiste depuis peu au développement de services de wi-fi sur certaines lignes. Cela ne fait que quelques années que les propriétaires ont le droit de décorer et d’aménager leurs matatus à leur guise. Et « les consommateurs adorent ça, en particulier les jeunes. » Consommateur. Le terme utilisé est révélateur, on cherche des consommateurs, pas des passagers ou des usagers. Pour aller vite « Si tu as de la bonne musique dans ton bus, tu feras beaucoup d’argent. »

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Musique tonitruante et portrait de grands leaders. Crédits : Clément Pairot.

C’est pour attirer une clientèle jeune et particulièrement dynamique que les bus développent leur identité. Et ça marche, comme en témoignait le reportage de Libération  en février dernier. Musique parfois tonitruante, citations et portraits de leaders de la cause noire (Martin Luther King, Mandela), portraits de héros indépendantistes (Gandhi) ou autres grands penseurs et entrepreneurs à succès (Steve Jobs)…Voyager en matatu cest, au quotidien, être confronté aux messages des héros dune Afrique portée par lenthousiasme et la confiance. Il arrive aussi que la décoration intérieure et extérieure soit plus légère, à l’image d’une star de la chanson ou d’un club de football à la renommée internationale tels Arsenal ou  Manchester…Les thématiques sont infinies et l’inventivité des artistes débordante. A tel point qu’à l’Est du quartier d’affaires un quartier entier est consacré à la repeinte des bus. Pour graffer les véhicules, les propriétaires ont souvent recours à des étudiants de l’Institut des Beaux-Arts de Buruburu, situé à l’Est de Nairobi.

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A l’Est de la ville, dans le quartier où l’on repeint les matatus. Crédits : Clément Pairot.

Faire des transports un lieu d’échange et d’éducation populaire?

En contraste avec le calme souvent soporifique et ennuyeux des transports en commun aseptisés, cette dynamique questionne. Alors que de plus en plus d’usagers passent leur heure quotidienne de transport les yeux rivés sur leur smartphone à jouer à des jeux plus ou moins épanouissants mais presque toujours addictifs, aborder la décoration des bus comme un attrait et une première étape vers une ouverture sur le monde semble autrement plus porteuse. D’après une étude TNS Sofres menée en 2014, près de 40 % des Parisiens considèrent perdre leur temps dans les transports. Cela doit nous amener à penser leur transformation. L’exemple kenyan nous offre la piste de lieux d’expression artistique et culturelle, incluant comme à Nairobi la culture jeune et populaire.

Le retour de l’art, notamment dans le métro actuellement envahi de publicités consuméristes, permettrait de participer à l’épanouissement du passager au lieu d’encourager son asservissement en tant que consommateur. Afin de plaire à tous les goûts, on pourrait même imaginer des wagons à thèmes au sein d’une même rame. Est-il utopique de penser que l’on peut rendre aux moyens de transport leur capacité à favoriser l’échange et faire en sorte qu’ils contribuent à l’épanouissement des voyageurs ? Ce serait en tous cas une victoire si, à l’avenir, il ne semblait plus incongru de parler de « moments de grâce » dans le métro parisien …

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