Entre marges et reconnaissance : trajectoire des cultures urbaines en france
Les cultures urbaines, c’est avant tout la ville qui s’exprime à travers ses habitants. Danseurs de hip-hop, rappeurs, slameurs, graffeurs, ou encore riders de skateboard, tous transforment l’espace urbain en terrain de création. Ces pratiques émanent en premier lieu de revendications des populations des banlieues new-yorkaises qui s’y sentent injustement reléguées. Ces manifestations artistiques, culturelles et sportives permettent aux habitants de se réapproprier leurs quartiers. En France, les cultures urbaines apparaissent dans les années 1980 avec l’essor du mouvement culturel hip-hop et les efforts accrus des organismes sociaux pour favoriser l’accès des jeunes des quartiers populaires aux activités culturelles et sportives. Aujourd’hui, ces cultures restent très présentes dans les banlieues et constituent un vecteur d’expression et de lien social. Longtemps considérées comme marginales et illégitimes, elles s’imposent progressivement dans le paysage culturel français.
Les cultures urbaines : la ville comme espace d’expression dans les quartiers populaires
Ces cultures permettent aux populations urbaines marginalisées d’occuper les espaces publics, qui constituent à la fois une source d’inspiration et un support d’expression. Ces pratiques portent donc un aspect politique, leur permettant d’exprimer leurs revendications et d’acquérir une visibilité. Par exemple, le rap reste aujourd’hui un moyen d’expression et un acte de résistance pour les habitants des banlieues. Par ailleurs, les cultures urbaines ont permis de transformer la perception stigmatisante associée à ces quartiers, en les valorisant comme des espaces esthétiques, créatifs et vivants. Depuis 1980, le Heidelberg Project, créé par Tyree Guyton dans le quartier Nord-Est de Détroit, transforme de manière continue des maisons et parcelles abandonnées en œuvres d’art, en impliquant les habitants. Le succès international de ce projet a contribué à changer l’image de ce quartier marqué jusqu’alors par la pauvreté et laissé à l’abandon par les pouvoirs publics.
Toutefois, en France, les cultures urbaines peinent encore à être pleinement reconnues dans le domaine éducatif, par les institutions et par le monde de la recherche. Les institutions publiques affichent une posture ambiguë vis-à-vis de ces cultures. L‘Étude nationale sur l’Art Urbain publiée en 2019, commandée par le Ministère de la Culture, montre cette position ambivalente :
« Il faut reconnaître aux artistes urbains une ambiguïté quant à leur statut et à leur pratique artistique. Artistes ou pas ? Vandales un jour, vandales toujours ? Officialisation ou pas ? Gratuité ou pas ? Politique ou esthétique ? Ces ambivalences ne facilitent pas leurs rapports aux institutions. Ils sont de ce fait, et aussi de leur propre fait, hors des circuits habituels qui fondent la légitimité artistique. »
L’aspect parfois transgressif de ces cultures suscite encore des préoccupations politiques. Le rap demeure controversé, en raison des messages contestataires qu’il véhicule. Par ailleurs, faute de références historiques communes, les cultures urbaines restent dans certains cas perçues comme illégitimes.
Des cultures qui gagnent en légitimité
Ces cultures font tout de même l’objet d’une reconnaissance institutionnelle croissante depuis le début des années 2000. En 1999, la Fédération nationale des cultures urbaines est créée afin d’encourager le développement de ces pratiques et d’apporter un soutien aux projets mis en œuvre sur le terrain. Devenu en 2009 l’Observatoire national des cultures urbaines, cet organisme poursuit son objectif de valorisation de ce mouvement, en accompagnant la professionnalisation des filières le structurant. Le soutien des pouvoirs publics aux cultures urbaines se traduit également par l’organisation d’une exposition sur l’art urbain par le ministère de la Culture en 2015, ainsi que par le lancement d’appels à projets consacrés au street art dans le cadre de la commande publique entre 2016 et 2017. En 2018, la Fédération de l’Art Urbain est créée avec le soutien du ministère de la Culture, dans l’objectif de promouvoir la reconnaissance artistique de l’art urbain et des disciplines qui le composent.

Concert de rap. © Pexels
Dans les années 2010, les cultures urbaines sont peu à peu intégrées au sein des établissements scolaires, qui les considèrent comme un levier d’intégration sociale pour les jeunes des quartiers populaires. En 2017, le ministère de l’Éducation nationale en partenariat avec la Ligue Slam de France et la Fondation Culture & Diversité lance le dispositif « Slam-à-l’école ». Ce programme vise à favoriser l’accès à l’écriture et à l’expression orale des jeunes issus de milieux défavorisés à travers la pratique du slam. Les cultures urbaines leur permettent de s’exprimer et de se rapprocher du système éducatif dont ils se sentent souvent exclus. Par ailleurs, les cultures urbaines sont devenues un objet de recherche largement étudié en histoire, sociologie, philosophie ou encore en littérature. Cet intérêt croissant de la communauté scientifique participe également à la reconnaissance de ces pratiques. Dans son ouvrage Le Rap ou l’artisanat de la rime publié en 2008, Julien Barret présente le rap comme une forme d’expression poétique et technique, postulant qu’il doit avant tout être étudié pour sa maîtrise avancée de la langue française et son style d’écriture complexe.
Malgré cette légitimité croissante les différentes formes d’expression composant ce mouvement sont valorisées de façon inégale. En effet, les pratiques plastiques, telles que le graffiti et les illustrations urbaines, sont aujourd’hui plus reconnues que d’autres, alors que le hip-hop et le raprestent plus controversés. Par exemple, les œuvres de l’artiste Banksy, qui réalise des tags et des graffitis pour véhiculer des messages politiques, sont exposées dans des musées célèbres et bénéficient d’une forte couverture médiatique. À l’inverse, le parkour, pratique physique qui consiste à se déplacer dans la ville en franchissant des bâtiments, reste largement sujet à débats car il est perçu comme dangereux.
La photographie, un moyen de reconnaissance des cultures urbaines ?

Une femme peignant sur une rampe dans un skatepark. © Pexels
En octobre dernier, à l’occasion des 20 ans de l’Urban Film Festival, l’un des plus importants festivals de cinéma urbain de France, l’exposition Urban Photo, 50 ans d’esthétiques urbaines s’est installée au Quai de la Photo. Imaginée et orchestrée par François Gautret, ambassadeur du hip-hop et des cultures urbaines, elle invite à s’interroger sur le rôle de la photographie dans la reconnaissance de ces cultures. À travers les œuvres à la fois anciennes et contemporaines de quatre figures majeures de la « street photographie », Martine Barrat, Sophie Bramly, Gérard Guittot et Little Shao, l’exposition témoigne de l’évolution du regard porté sur les cultures urbaines au cours de ces 50 dernières années. Elle propose au visiteur de découvrir des portraits, des scènes de vie quotidienne et des archives, permettant de visualiser la diversité des esthétiques et des pratiques culturelles qui façonnent la ville.
En documentant l’appropriation de l’espace public par les communautés urbaines marginalisées, elle rappelle que la photographie joue un rôle clé dans la légitimation et la valorisation de ces cultures. Elle permet donc de rendre visibles des formes d’expression urbaines ignorées ou stigmatisées, contribuant également à changer le regard porté sur les quartiers populaires. Par ailleurs, exposer ces images dans un centre d’art reconnu permet de transmettre leur histoire et de l’inscrire dans la mémoire collective. Ainsi, la photographie peut contribuer à la reconnaissance institutionnelle des cultures urbaines et faciliter leur intégration dans le paysage culturel français.