Demain la ville dans le rétro! Faut-il enterrer la smart city?

Le quartier Confluence à Lyon déploie des technologies numériques innovantes dans le domaine de la maîtrise de l'énergie © GrandLyon.com
20 Avr 2022 | Lecture 3 min

Place au 3ème épisode de notre série «Demain la ville dans le rétro !» à travers laquelle nous vous proposons un retour sur des prédictions énoncées il y a 10 ans. Cette rétroprospective anniversaire est l’occasion de passer chaque prédiction au crible de notre présent, analyser sa fiabilité et sa justesse, et pointer les nouveaux éléments à prendre en compte qui vont (peut-être) changer la donne. Car sans ce retour critique sur les prédictions, nous ne sommes que des «marchands d’avenir» et nos paroles sont exemptées de toute responsabilité.

Pour ce 3ème épisode, retour sur le concept de la smart city ! Tamponnée sur tous les projets de développement de ces dernières années, l’expression « smart city » est devenue le buzzword incontournable de la fabrique de la ville. Faire une rétrospective sur ce grand totem de l’urbanisme n’est pas mince affaire, puisque beaucoup de choses ont été dites, écrites et bien-sûr construites au nom de la smart city.

Tous smart ?

Pour le géographe de l’urbain Michel Lussault, c’est « un concept majeur de la réflexion actuelle sur l’avenir urbain dans un contexte de mondialisation et de changement global. » Pourtant, « aucune définition précise unique ne s’impose, et au contraire de très nombreuses significations différentes coexistent. » Alors, essayons.

Dans une approche enthousiaste et technophile, la smart city est capable de panser les maux urbains. Grâce à une couche technologique, la ville génère des données et les analyse de manière à s’améliorer elle-même. Elle peut ainsi optimiser ses réseaux d’énergie, fluidifier les transports et les mobilités, booster la participation citoyenne et réduire la consommation des bâtiments. On a vu apparaître des réseaux de distribution d’électricité intelligents à Lyon, des réseaux de transports type MaaS (mobility as a service) à Helsinki ou des containers à déchets connectés à Barcelone. Si l’on retient ce type de projets qui « augmente » la ville pour notre définition, plus de 90% des villes européennes de plus de 500 000 habitants seraient déjà des smart cities selon une étude du Parlement européen de 2014.

Cauchemar city

Pour les technophobes, la smart city tire la couette dans la mauvaise direction. Avec son armada de gadgets techno-industriels, elle favorise la surveillance de masse et le contrôle des habitants. Déjà, certaines villes s’équipent joyeusement de drones policiers, d’écrans et de caméras à reconnaissance faciale. Comme nous en parlions ici, cette dérive sécuritaire qui viendrait entraver les libertés individuelles des urbains est baptisée la Safe City. Des expérimentations sont menées à Nice, à Saint-Etienne ou à Belgrade.

La Safe City est une dérive sécuritaire de la smart city © Daniel B Kane / Jacobs School of Engineering, UC San Diego (CC 3.0)

La Safe City est une dérive sécuritaire de la smart city © Daniel B Kane / Jacobs School of Engineering, UC San Diego (CC 3.0)

Mais les projets les plus dystopiques réalisés au nom de la smart city vont encore plus loin. Depuis une quinzaine d’années, des métropoles nouvelles sont en train de pousser partout dans le monde. Ces villes de science fiction portent un imaginaire post-pétrole qui entend surmonter leurs défis écologiques et humains par la technologie. Ce sont en réalité d’immenses programmes immobiliers – souvent au milieu de nulle part – qui peinent à trouver des locataires. Nous vous parlions ici de The Line en Arabie Saoudite, Le Monde ou Les Échos en ont compilé quelques autres.

Mettre le monde en données

Que ce soit dans ses applications raisonnées comme dans ses dérives dystopiques, la philosophie de la smart city est de mettre la ville en données pour ensuite l’optimiser. C’est une logique cybernéticienne, qui tend à dépolitiser l’organisation urbaine dans la mesure où elle ne serait l’objet que d’une optimisation mathématique. Pour Michel Lussault, « ce discours exprime une conception “néo-libérale” du développement urbain. »

L’expression et l’imaginaire qu’elle véhicule naît effectivement dans les années 2000, dans les bureaux de Cisco et d’IBM, géants de l’informatique et des réseaux. D’abord portée par eux, elle est rapidement relayée par les nouveaux acteurs. Comme l’explique Antoine Courmont, chercheur et responsable scientifique de la chaire Villes et numérique de l’École urbaine de Sciences Po, la décennie 2010 marque un tournant important. Non seulement l’arrivée des smartphones met une petite usine à données personnelles dans la poche de chacun, mais d’importants acteurs du numérique font leur apparition comme Airbnb, Waze ou Uber. Leur modèle d’affaire porte essentiellement sur leur capacité à extraire des données à partir des usages urbains.

Dans son cahier Innovation Prospective sur la smart city, la CNIL constate d’ailleurs que « les modèles économiques de captation massive de données personnelles en échange d’un service gratuit transforment l’espace urbain. » L’autorité indépendante ajoute que « l’acteur public se voit dépossédé de sa capacité à organiser le marché des services urbains et à contrôler les espaces. »

Vers un clap de fin ?

Nombreux sont donc ceux qui dénoncent un solutionnisme technologique, prompt à plaquer des solutions sur la ville sans écouter les besoins des habitants. Pour l’ingénieur spécialiste des low tech Philippe Bihouix, la smart city rejoue le débat sur la croissance verte. Arroser la ville de capteurs pour en optimiser la consommation serait le meilleur moyen de ne pas se poser la question de sa sobriété. Et pour l’expert urbain Carlos Moreno, promoteur de la ville du quart d’heure, le technocentrisme « représente la mort de la ville, au sens où il y efface la place du vivant et des interactions sociales qui s’y tissent. »

À ce titre, l’abandon du mégaprojet Quayside mené par une filiale de Google à Toronto est peut-être un moment charnière de la jeune histoire des smart cities. Si dans la version officielle, c’est la crise économique liée à la pandémie qui met un coup d’arrêt au projet, on peut y voir une incapacité de la firme californienne à offrir aux Torontois les garanties d’une gouvernance transparente et démocratique.

Le projet Quayside à Toronto devait faire naître un bout de ville entièrement connecté et optimisé © Sidewalk Labs

Le projet Quayside à Toronto devait faire naître un bout de ville entièrement connecté et optimisé © Sidewalk Labs

Conscient de ces difficultés, le ministère de l’économie, des finances et de la relance a rendu une étude fin 2021. Celui-ci interroge la réalité plurielle (voire confuse) des expérimentations de smart city françaises pour tenter de dégager un cadre pour l’avenir. Le rapport invite à enterrer l’expression « smart city », trop anglaise et trop tournée vers les villes, au profit de « territoires intelligents.» Signe d’un changement de fond ? Les auteurs semblent avoir entendu les critiques. En effet, les premières recommandations s’attachent à impliquer les citoyens et les acteurs locaux dès la conception du projet ; à intégrer systématiquement les objectifs de transition écologique ; et enfin, à renforcer la protection des données personnelles.

Sur le même sujet, (re)découvrez la vidéo de la websérie « Fenêtre sur la ville » : la smart city est morte, vive la smart city !

Usbek & Rica
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