Contre-cartographie : apprendre à lire les villes pour faire autrement
Processus de longue date, la cartographie nous donne à lire le monde. Mais de quel monde parle-t-on ? En 2020, le groupe Saccage 2024 publie une cartographie mettant en lumière l’impact social et écologique des Jeux olympiques de Paris. Expulsions, destructions écologiques, gentrification : une cartographie bien différente de celle que l’on peut voir dans un atlas. Ces nouvelles formes de cartes font surgir les angles morts de nos territoires et donnent une visibilité aux réalités ignorées des cartes traditionnelles.

Carte schématique du métro parisien juillet 2024 ©Creative Commons
Nouvelles pratiques cartographiques pour un nouveau regard sur le monde
Qui n’a jamais utilisé une carte ? personne ! Aujourd’hui intégrées dans nos quotidiens via les applications de cartographie GPS et autres plans de transport en commun, les cartes sont devenues des guides et des points de repère dans nos quotidiens. Jugées comme utilitaires et neutres par les usagers, ces cartes sont pourtant de réels outils de pouvoir, elles donnent à voir le monde et l’influence selon les mains qui les conçoivent. Historiquement tirée d’une vision très occidentalo-centrée et patriarcale, les cartes invisibilisent et ignorent certains enjeux. À partir des années 1990, des historiens se questionnent sur la nature de la carte. Ils relaient alors d’anciens projets de géographes américains des années 60-70 et notamment Stéphane Bunge et Gwendoline Warren. À travers le Détroit Geographical Expedition and Institute (DGEI), ils portent des projets de cartographie radicale dans les quartiers à majorité afro-descendante de Detroit. Gwendoline Warren, administratrice dans les secteurs publics de la santé, de l’éducation et des services sociaux, se sert de son parcours militant pour la réalisation de ces cartographies. Elle commence ainsi par cartographier les populations afro-descendantes à Détroit en s’appuyant sur ses expériences personnelles et notamment les logements où elle a vécu. Puis elle explore d’autres entrées, en travaillant avec des collégiens pour récolter des données et produire notamment la carte : The Geography of the Children of Detroit (1971). Ces réalisations mettent en lumière des processus et données invisibles, ici les lieux de rencontre et de jeux des collégiens afro-descendants, spatialisant ainsi une autre réalité. C’est un renversement du regard, une source d’information et de transmission incroyable qui nous fait découvrir une nouvelle manière de lire les villes.
Un renversement des systèmes dominants
Ces contre-cartes ne sont pas contre quelque chose en soi, mais sont surtout différentes de celles proposées jusqu’à présent. Elles ont pour vocation de transformer des informations sensibles, personnelles ou bien de donner à voir des informations invisibles matériellement (donnée économique, ressenti des usagers, phénomène d’exclusion sociale). Ces cartes ne sont pas toujours réalisées par des cartographes mais plutôt par des artistes, activistes, sociologues, urbanistes, ou architectes qui, par leur regard, observent et décryptent la ville. Ces nouvelles cartes thématiques n’ont plus besoin de fond de carte, elles sont libres et rompent avec les codes de la cartographie classique en balayant parfois les mesures, ou les formes de représentation traditionnelle.
Larissa Fassler, artiste canadienne, explore les relations à la surveillance, la politique, et les dynamiques ethno-raciales. À travers ces tableaux cartographiques, elle renseigne également sur des dynamiques socioculturelles comme la gentrification. En incluant des expériences individuelles tout en les reliant à des échelles et des mécanismes plus larges, elle cartographie l’espace public. Ces espaces publics, qu’elle considère essentiels pour la démocratie, portent en eux des réponses et des constats que l’artiste s’attache à dénoncer. La série de la cartographie sur la Gare du Nord (Gare du Nord I, II, III, 2014-2015) en est un exemple. Larissa Fassler décrypte ce lieu de passage quotidien en empilant différents calques : Qui traverse cet espace ? Qui prend les transports rapides et qui prend les bus ? Qui surveille et comment ? Grâce à l’expérimentation par son corps, elle mesure les distances, les hauteurs afin de construire une carte qui vienne intégralement de sa personne. Elle a alors permis de répertorier les caméras de surveillance et leur orientation, les déplacements de la police, les personnes traversant la gare, les modèles répétitifs et les comportements. Tout cela dans le but d’ouvrir la discussion sur les difficultés des négociations que mène actuellement la France entre nationalisme, politiques identitaires et relations interraciales.
Ces représentations cartographiques dont se saisissent les artistes ont pour vocation de montrer les enjeux sociaux qui affectent nos sociétés. Elles nous poussent à redécouvrir certains lieux du quotidien en évitant qu’ils deviennent des non-lieux. Elles forcent les usagers à se poser la question de leurs ressentis, de leurs corps et de leurs émotions. C’est grâce à cette nature sensible et informative que la contre-cartographie est saisie par les urbanistes ou les architectes afin de permettre un diagnostic de territoire et une mise en corrélation de certains sujets.
Un outil pour faire la ville de demain
Les ateliers de cartographie collective que mène Nephtys Zwer (historienne et contre-cartographe) sont une mine d’or d’informations pour le futur de nos villes. Ces espaces de création et de libre parole permettent de laisser la parole aux autochtones, aux populations éloignées, analphabètes, isolées ou invisibilisées. Cet acte de création est fondamental. Pour l’historienne, c’ est l’instant qui fait ressortir les idées. Cette collaboration crée un espace d’émancipation de la cartographie et l’invention d’un nouvel esthétisme. Nephtys Zwer envisage la contre-cartographie comme une science et un art, qui permet de mettre fin à l’opposition entre ces deux champs. Sa science est dans la qualité de l’information qu’elle procure et son art dans la dimension politique qu’elle porte.
À l’école de Saint-Blaise (Vosges), Nephtys Zwer mène un travail de cartographie des espaces de cours d’école. Cartographier les émotions et les remarques des élèves a permis de révéler une inégalité de répartitions et de ressenti dans ces espaces scolaires. D’un côté, les garçons qui s’accaparent le centre de la cour d’école et de l’autre les filles qui se réfugient aux extrémités. Des mécanismes qui s’ancrent et se retrouvent dans les villes, comme dans le principe de “murs invisibles” développé par Didier-Fèvre, qui met en lumière l’autocensure des femmes dans les espaces publics. Ces travaux de cartographie réalisés par les élèves se déclinent ensuite en cartographie projetée qui raconte la nouvelle cour d’école rêvée des élèves : pour les garçons, des jeux de sport et de combat ; et pour un groupe mixte des espaces boisés et fleuris, répondant à un besoin d’apaisement. Ce sont ces travaux qui participent au renouveau des espaces de cour d’école non genrés. Ainsi au collège Édouard Vaillant à Bordeaux, Édith Maruéjouls, géographe du genre, transpose ces contre-cartes en actions concrètes pour proposer une nouvelle manière de cohabiter dans ces cours. Des récréations sans football, des récréations sans ballons, des renouvellements de jeux proposés aux enfants (échasses/quilles), ainsi qu’un travail de fond dans les classes, qui sont autant d’éléments de réponse à ces inégalités structurantes.

Net-Map réalisé par les principaux acteurs du programme RangER dans le nord du Kenya ©Dominique le Roux CIFOR-ICRAF
La contre-cartographie s’impose aujourd’hui comme un outil essentiel de transformation urbaine et sociale. En donnant la parole aux invisibles et en révélant les mécanismes d’exclusion qui structurent nos espaces quotidiens, ces nouvelles pratiques cartographiques viennent compléter et nourrir les cartographies classiques en nous invitant à repenser profondément notre rapport à la ville. Loin d’être de simples représentations alternatives, ces cartes constituent de véritables actes politiques qui questionnent les rapports de pouvoir, dévoilent les inégalités spatiales et offrent des perspectives d’émancipation. Des cours d’école aux gares, des quartiers oubliés aux espaces publics surveillés, la contre-cartographie nous permet de comprendre comment nos villes reproduisent ou combattent les dominations sociales, ethno-raciales et de genre. Plus qu’un diagnostic, elle devient un levier d’action. En impliquant les citoyens dans la production de savoirs sur leur territoire, elle ouvre la voie à des aménagements plus justes et inclusifs. Les expériences menées dans les écoles, les quartiers populaires ou auprès de populations marginalisées montrent que la ville de demain se dessine d’abord par ceux qui la vivent.
La contre-cartographie nous rappelle ainsi une vérité fondamentale : pour transformer nos villes, il faut d’abord apprendre à les lire autrement, à travers les yeux de tous ceux qui les habitent.