Yves Lion : « L’avenir du vivre ensemble passe par les grands ensembles »

26 Avr 2013

Depuis quarante ans, Yves Lion transforme les villes pour les rendre toujours plus hétérogènes et adaptées à la vie quotidienne. Il croit fermement que les grands ensembles peuvent permettre de tisser du lien social et devenir des espaces d’épanouissement pour leurs habitants.

Grand ensemble

Vue du parc Jean Verlhac, dans le quartier de Villeneuve, grand ensemble d’urbanisation au sud de Grenoble. DR

Durant les Trente Glorieuses, la France a fait pousser des barres d’immeubles dans les banlieues de ses grandes villes. Une solution pratique et confortable, qui permettait notamment de loger la population immigrée. Mais depuis les années 1980, ces « grands ensembles » sont accusés de tous les maux : isolement, ghettoïsation, insalubrité… Aujourd’hui, à l’heure où le bâti vertical a de nouveau la cote, le réaménagement de ces quartiers devenus difficiles est devenu un enjeu urbanistique prioritaire et un défi de taille pour les architectes. Fin 2012, à l’occasion de la Biennale d’architecture de Venise, l’architecte Yves Lion a justement choisi de placer le Pavillon français sous la bannière des grands ensembles afin de « mener une réflexion sur leur transformation et leur rôle dans la constitution des villes ».

Les architectes sont-ils responsables de l’image négative qu’ont aujourd’hui les grands ensembles ?

Yves Lion : Les architectes ont, bien entendu, une grosse responsabilité dans cette situation. Je dirai même que ceux qui ont conçu les grands ensembles de la fin des années 1950 n’étaient pas à la hauteur de la situation. On tape beaucoup sur Le Corbusier, qui a eu des formules maladroites en parlant de « machines à habiter » et son fameux concept « espace-soleil-verdure » était un peu réducteur, mais il n’a pas réalisé de grands ensembles à proprement parler. Le tout premier bureau d’architectes pour lequel j’ai travaillé, dans les années 1960, était spécialisé dans les grands ensembles. Je n’ai pas le souvenir d’avoir entendu à l’époque quelqu’un employer les mots « architecture » ou « vivre ensemble ». C’étaient des producteurs. Le BTP français a démontré alors une extraordinaire capacité à produire rapidement une immense quantité de logements. Mais ces années correspondent un peu aux heures noires de l’architecture. Aujourd’hui, certains architectes, encore trop peu nombreux, comprennent mieux les enjeux soulevés par les grands ensembles et sont beaucoup plus soucieux de la démarche intellectuelle qui conduit du projet à sa réalisation.

À quelles difficultés êtes-vous confronté quand vous travaillez sur le réaménagement d’un grand ensemble ?

Le problème, c’est qu’il s’agit souvent d’endroits isolés, difficiles d’accès, où les conditions de vie sont parfois hostiles. Prenez le plateau des Bosquets à Montfermeil : il est particulièrement venteux, alors que le centre-ville limitrophe est bien abrité. Les grands ensembles répondaient à une urgence, ils étaient utiles. Malheureusement, ils n’ont jamais été terminés : les espaces publics y sont manifestement manquants. Les plan-masses des architectes des années 1950-1960 se contentaient d’orienter correctement les bâtiments par rapport au soleil, et encore, ça n’a pas toujours été le cas… Toutefois, certains quartiers, une fois réaménagés ces dernières années, sont devenus des endroits très agréables à vivre : tout le monde cite en exemple celui de La Duchère, à Lyon, mais aussi Vénissieux où l’arrivée du tramway a permis d’animer le quartier des Minguettes. Ce qui manque vraiment, c’est l’espace public : vous ne pouvez pas parler de vivre ensemble si vous ne partagez pas deux espaces essentiels : la rue et l’école.

Et quels sont les atouts de ces quartiers ?

Les grands ensembles constituent une matière première extraordinaire et les appartements y sont plutôt bien conçus. Ils offrent d’ailleurs de véritables opportunités foncières car la densité y est très faible, cinq fois moins forte en moyenne qu’à Paris… Quand vous traversez un grand ensemble, vous vous dites que vous pourriez tout à fait habiter par exemple à la place des parkings automobiles, qui occupent d’immenses espaces au sol. Surtout, il faut apporter dans ces quartiers des « typologies alternatives », une variété de logements : des immeubles plus bas, des maisons individuelles et surtout des logements en accession, pour tenter un peu plus de mixité sociale. Souvent, il n’y a aucun relation active entre les bâtiments et l’espace public à cause de l’organisation des rez-de-chaussée : j’interviens, avec d’autres architectes, dans la cité des 3000 à Aulnay-sous-Bois où les rez-de-chaussée n’existent pas, ooccupés par des caves et par des halls d’immeuble exigus, qui en plus sont en contrebas par rapport à l’espace public. Mais ce genre de situation est amendable car on peut repositionner clairement les immeubles face à la rue.

Grand Ensemble

L’atelier Yves Lion a travaillé à la réhabilitation du quartier de Neuhof, à Strasbourg, redynamisé notamment grâce au passage du tramway. DR

Certains grands ensembles sont-ils condamnés ? Faut-il les détruire pour reconstruire de nouveaux espaces de vivre ensemble ?

Aucune situation n’est irrémédiable, aucun territoire n’est désespéré. Mais il faut un investissement, à tous les sens du terme. Un investissement financier d’abord, car ces immeubles sont souvent de véritables passoires thermiques et les travaux de réaménagement et d’entretien coûtent cher. Un investissement humain ensuite : les habitants des grands ensembles ont besoin qu’on s’occupe d’eux. Ils sont encore souvent déracinés. Et c’est dommage car ces personnes sont souvent très attachées à leur quartier. Quand on demande aux habitants de Clichy-sous-Bois ou de Montfermeil ce qu’ils voudraient pour leur ville, ils nous disent tous : « Nous aussi on a droit à une vraie ville, à un centre-ville ». Spontanément, ils réclament donc d’abord de la vie. Ensuite, ils veulent des transports en commun. À Clichy-sous-Bois, vous pouvez voir La Défense depuis votre fenêtre, mais pour y aller, vous mettrez 1h30… Enfin, la plupart des habitants ont aussi une revendication identitaire : « On est bien ici, c’est chez nous ». Vous savez, il n’y a pas que des jeunes qui s’embrouillent avec la police dans ces quartiers. Il y a beaucoup de gens qui s’y sentent bien, qui ont tout simplement envie d’y vivre, de s’y épanouir.

Quels sont les pays les plus en pointe en matière de conception ou de réaménagement des grands ensembles ?

Il y a ceux qui, au départ, ont été moins expéditifs, comme l’Angleterre et l’Allemagne, où l’on trouve une tradition domestique plus forte, des systèmes de construction un peu moins unilatéraux. En Corée du Sud, la culture est totalement différente : les intérieurs des logements sont produits industriellement, avec des finitions extraordinaires. C’est une conception quasiment inverse de la nôtre.

Quels sont les projets de grands ensembles sur lesquels vous travaillez en ce moment ?

Je vais vous donner deux exemples. La premier, c’est l’ensemble de la Villeneuve, à Grenoble. Dans certains immeubles, il y a une seule cage d’escalier pour 150 logements. La rue a même été positionnée sous les bâtiments, ce qui est pour le moins inédit, mais cela ne fonctionne plus aujourd’hui. Cette « machinerie » complexe à la forte intensité architecturale, où le projet social fut exemplaire, implique un processus long dans la rénovation. Il rencontre l’hostilité de certains habitants et repose sur une très grande imbrication géométrique qui rend la vie dure aux bailleurs mais aussi aux habitants. Il n’en possède pas moins une valeur patrimoniale qu’il nous faut aider. C’est le contraire du simplisme dont je faisais état plus haut. Bailleurs sociaux et copropriétaires y sont étroitement mêlés. La population étrangère semble s’y réfugier. Ce processus de ghettoïsation n’a pas profité d’une relation avec le centre-ville très efficace : quelques minutes en tram seulement pour les relier. Voici donc une situation très paradoxale. Dans le quartier du Neuhof à Strasbourg, bien connu pour ses voitures brûlées il y a quelques années, la grande disponibilité foncière et la neutralité des formes urbaines ainsi que la très bonne volonté des acteurs ont permis de progresser très vite. Tout le monde s’y est mis. Certains promoteurs strasbourgeois ont investi dans la construction de logements en accession, tandis que la ville a beaucoup investi dans l’espace public. Le tramway est arrivé, la nouvelle municipalité a prolongé les actions précédentes. L’Alsace a sans doute une très grande capacité à fédérer les énergies. Pour qu’un grand ensemble s’épanouisse, nous avons besoin de célébrer les héros ordinaires qui les portent.

Seriez-vous prêt à quitter votre maison ou votre immeuble pour aller vivre dans un grand ensemble ?

Usbek & Rica

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