Des Yamakasi à la voltigeuse des toits de Paris : Une gentrification culturelle ?

23 Nov 2016

Récemment, un spot publicitaire pour la célèbre My little box agitait la toile. Une jeune femme en petite robe noire et Stan Smith, danse et voltige au-dessus des toits. Un scénario surprenant composé par le webmagazine My Little Paris. Cette jeune femme surprend par la facilité et la grâce avec laquelle elle maîtrise les toits parisiens. Une danse urbaine qui étonne et fascine.

Au-delà du « petit buzz » que la vidéo a pu créer, le décor et l’imaginaire mis en avant, peuvent susciter une certaine interrogation. Comment est-on passé de l’image de toits urbains qui étaient considérés comme dangereux à celle des toits parisiens qui seraient glamours et « new cool » ? En somme comment est-on passé des Yamakasi à la Petite voltigeuse des Toits de Paris ? Ne faudrait-il pas y voir une certaine forme de gentrification virtuelle voire culturelle ?

Le phénomène de gentrification

La gentrification désigne un phénomène urbain par lequel les populations bourgeoises réinvestissent des quartiers anciens, longtemps abandonnés et marqués par une forte paupérisation. Cela passe par un rachat du parc immobilier. La gentrification d’un quartier est parfois définie comme un changement de la structure sociale, qui passe par une transformation spatiale et physique : on remet en état le parc de logements, le type de commerces change, de nouveaux bars ouvrent, etc. Or, quand on parle de gentrification, le phénomène ne passe pas uniquement par une transaction immobilière. Le phénomène d’appropriation n’est pas uniquement lié aux éléments matériels. Le concept de gentrification est beaucoup plus complexe et ces clips vidéo contribuent à nous le prouver.

Si beaucoup de jeunes femmes ont pu s’identifier à cette « voltigeuse », ce ne sont pourtant pas des pratiques usuelles ou quotidiennes. Mais il est clair que ce phénomène est révélateur d’une nouvelle forme d’urbanité. L’appropriation des « Toits de Paris » (aujourd’hui candidats pour un classement auprès de l’UNESCO) par cette jeune fille est significative de l’évolution de nos pratiques urbaines. Elle révèle une autre forme de gentrification. Celle d’une dimension immatérielle. Celle de la culture urbaine.

L’imaginaire des toits : une zone de l’interdit !

Plusieurs représentations collectives alimentent notre imaginaire du toit. Les doux souvenirs de notre enfance nous font voyager sur les toits parisiens du chat de gouttière O’maley. Ils nous rappellent l’émerveillement des petits chats de salon et de leur mère, Duchesse dans Les Aristochats. Mary Poppins nous faisait également découvrir un autre univers, en emmenant Jane et Michael à la rencontre des ramoneurs londoniens. Dans l’univers de Walt Disney se dessine une rencontre entre deux mondes. Une rencontre entre les riches et les pauvres. Entre les chats de gouttières et les chats de salon. Entre les enfants d’un employé de banque et des ramoneurs.

toit paris aristochat

Walt Disney Pictures

Dans d’autres films, le toit est une zone de fuite et de poursuite. Louis de Funès courant après Fantomas. Ou encore le commissaire Letellier à la poursuite de Minos dans Peur sur la ville. Le toit est un terrain dangereux. On s’y cache et on échappe aux menaces quand on en maitrise la structure.

De manière générale, le toit est un espace urbain en marge. C’est un endroit qu’on a longtemps laissé à l’abri des regards du collectif. Ce sont les lieux de la ville dans lesquels on imagine que des activités douteuses s’y déroulent car elles sont à l’abri des regards. Les toits sont la cinquième face de l’immeuble, qu’on ne pratique pas. C’est un délaissé urbain qui laisse place à l’illicite et au potentiellement dangereux.

Les toits ne sont plus le lieu des « franges populaires » !

Quand on sort de l’imaginaire des films, on se rend compte que les toits sont les lieux des « pauvres ». Les métiers qui y sont exercés, dans un premier temps sont révélateurs. Ce sont des métiers physiques, peu rémunérés et peu valorisés. On pense par exemple aux couvreurs dont le travail a longtemps été négligé.

Plus que les toits, les hauteurs des maisons étaient réservées aux franges populaires de la société. L’appellation « chambre de bonnes » a suivi l’arrivée des premières « bonnes à tout faire». Dans les beaux quartiers de la capitale, les femmes de maison sont logées sur place. D’un loyer modeste, aux vues de la superficie disponible, ces chambres sous les toits sont les lieux de vie des personnes peu aisées. On pense également à l’image de l’artiste précaire qui s’installe sous ces toits en attendant de pouvoir vivre de son art. C’est par exemple le cas du jeune écrivain Christian dans Moulin Rouge, venu s’installer sous les toits de Montmartre. La vie sous les toits renvoie également à une vie de bohème.

L’appropriation et la maîtrise des toits

En 2001, ce sont les Yamakasi qui débarquent sur nos écrans. Ces sept « jeunes de banlieue », initient et démocratisent un nouvel art : celui de surmonter et de danser avec les éléments architecturaux et urbains. Les risques qu’ils prennent nous font frissonner. Puis l’absence d’effets spéciaux en aide plus d’un à s’y projeter. Depuis, le parkour est enseigné à l’échelle mondiale.

Aujourd’hui, quinze ans après, c’est une jeune demoiselle qui reprend la danse sur les toits parisiens. On est bien loin de ces jeunes hommes issus de « la banlieue » et originaires des quatre coins du monde. La question se pose de avec le succès de My little Paris. Les jeunes femmes s’identifient à cette danseuse et s’en sentent proches.

On passe donc d’une pratique urbaine formulée par les marges de la société à une danse étonnante à laquelle on s’identifie. D’une prouesse technique et dangereuse on arrive à une ballade urbaine à travers l’intimité des parisiens.

Et en plus, elle porte des Stan Smith !

Cette courte promenade à travers les toits est  révélatrice d’une certaine forme d’appropriation des pratiques urbaines par les gentrificateurs. Les toits ne sont pas les seuls éléments de construction culturelle que ces populations endossent avec leur déplacement géographique.

Un autre symbole de l’évolution de la définition des comportements urbains est le fameux modèle des Stan Smith avec lesquelles la jeune femme vole dans les airs. D’abord conçu comme le modèle parfait de la basket pour le célèbre tennisman français Robert Haillet, il fut ensuite démocratisé. Vendu au grand public, il devient un modèle de consommation de masse accessible à tous par son prix dérisoire. On rencontre la basket aussi bien dans les clips de rap que dans les rues. Aujourd’hui, le modèle revisité par Adidas remporte un franc succès. Cependant, son prix a considérablement augmenté, et il se promène sur les plus grands podiums de la mode.

mode paris stan smith acculturation

Crédits photo : Nouvel Obs

Comme le petit commerce au coin de la rue, ou le petit troquet qui a survécu au temps réapproprié, les Stan Smith sont révélatrices d’une acculturation. L’ensemble de ces éléments nous pousse à penser que la gentrification d’une zone urbaine passe aussi par une appropriation culturelle des codes urbains de la part des nouveaux arrivants. A l’image des quartiers les plus dégradés qu’on réinvestit, les nouveaux arrivants ont intégré des signes culturels aux marges pour les remettre au centre de leurs pratiques urbaines.

La vidéo comme révélateur d’une appropriation

Récemment, une deuxième vidéo a fait parler d’elle. Celle de la campagne de relance touristique d’Anne Hidalgo, Paris Je t’aime. Deux minutes trente de vidéos mettent en valeur la définition de Paris, ou plutôt l’imaginaire de Paris. La scène commence avec deux enfants sur les toits. Le petit garçon en costume, la petite fille en tutu. Main dans la main, ils s’essaient à quelques pas de danse. Là encore, c’est une image glamour, romantique, voire même fantasmée, de la pratique des toits qui est dessinée.

 

Comme les Aristochats ou Mary Poppins ont pu transmettre l’image d’un territoire en marge, ces clichés et clips vidéo contribuent à confirmer une réappropriation de cet espace par le plus grand nombre. Et même s’ils manquent parfois l’essentiel de la diversité urbaine en mettant en valeur un réel fantasmé, ils signent l’identité nouvelle des toits dans la représentation collective. Tout comme la nourrice qui fait voyager ses enfants sous son ombrelle, ces tableaux ne sont pas révélateurs d’une réalité stricte, ils sont le reflet d’un imaginaire. Pourtant, leur description met un mot sur une réalité et contribue à approuver cette nouvelle propriété.

 

 

 

Lumières de la Ville

Vos réactions

Patricia Vesel 26 novembre 2016

Les toits pentus dessinent aussi un certain rêve entre ciel et terre qui n’existe pas dans les immeubles à toit plats plus terre à terre.

Réagissez sur le sujet

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiéeTous les Champs sont obligatoires

 

articles sur le même thème


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir