Urbanuité : la ville la nuit

16 Avr 2015

Jeudi 2 avril, l’agence Quartier Libre organisait dans le club parisien Le Silencio le 2ème épisode d’« Urbanuité », un cycle de débats sur le thème « La ville la nuit ». Autour de la table ce jour-là : l’architecte Philippe Chiambaretta, l’artiste Alain Bublex et le psychiatre Philippe Clery-Melin. Morceaux choisis.

Times Square - New York. Copyright : Randy Lemoine / Flickr

Le quartier de Times Square, à New York. Copyright : Randy Lemoine / Flickr

Paysage urbain et angoisse nocturne

Alain Bublex : « La nuit change le paysage urbain. Le jour, les villes sont comme aspirées par le ciel et ne ressemblent à rien à cause de ce mouvement permanent qui empêche de pouvoir vraiment les contempler. On ne voit alors de la ville que le ciel et le trottoir. La nuit, en revanche, avec cet éclairage urbain assez bas, la ville devient domestique, comme une habitation dont le plafond serait le ciel nocturne. Les villes me semblent être plus elles-mêmes la nuit que le jour. D’ailleurs, en général, on s’abrite en journée pour mieux profiter de la ville la nuit. »

Pierre Chiambaretta : « C’est la nuit que s’exprime le plus fortement notre relation à la nature. Ces cycles d’obscurité récurrents, c’est un peu la nature qui s’impose à nous. Et puis la nuit a longtemps été le temps des loups-garous, des angoisses, du vice… Dans les années 1950, les Américains ont mené une sorte de cabale contre tous les maléfices supposés de l’urbanité nocturne. Le mouvement des banlieues dit « suburbia » s’est construit à travers ces films qui présentaient la nuit comme le temps de la débauche. »

Santé : les maux de la ville nocturne

Philippe Clery-Melin : « L’être humain s’est construit sur l’alternance entre le jour et la nuit. Au niveau de notre organisme, cela se traduit par une sensibilité importante aux rythmes circadiens : en clair, notre corps fonctionne différemment le jour et la nuit. La nuit, notre cerveau se reconstruit, nos neurones et notre corps peuvent se ressourcer. Le problème, c’est qu’avec les smartphones et la transformation des emplois du temps urbains, avec l’activité en flux tendu, ces rythmes circadiens sont soumis aujourd’hui à des tensions nouvelles. Et l’on se retrouve avec des pathologies de plus en plus fréquentes, comme les troubles bipolaires dont la prévalence augmente régulièrement depuis une vingtaine d’années. D’ailleurs, c’est intéressant car les troubles bipolaires, c’est un peu « le jour et la nuit » avec cette alternance entre un état maniaque et un état mélancolique. Il faut donc veiller à ce que la nuit reste la nuit et ne se « diurnise » pas. La nuit est réparatrice, reconstructrice, indispensable pour l’équilibre psychique. »

Khao San Road - Bangkok. Copyright : Kevin Poh / Flickr

Khao San Road, l’artère la plus touristique de Bangkok, en Thaïlande. Copyright : Kevin Poh / Flickr

La ville la nuit : espace de conflit

Philippe Clery-Melin : « La nuit se partage entre trois types de populations : ceux qui dorment, ceux qui travaillent et ceux qui s’amusent. Et il est évident que ces populations ne cohabitent pas bien. Toute initiative pour rendre la ville plus vivante la nuit est forcément combattue par le clan des dormeurs… »

Alain Bublex : « Je suis un peu étonné par cette division en trois catégories parce que je ne me retrouve dans aucune des trois… Dans les villes de Sibérie, où les journées sont très courtes, le travail continue, l’activité ne s’arrête pas, la vie normale suit son cours. »

Pierre Chiambaretta : « La nuit exacerbe les relations qu’on peut avoir le jour. La vraie question, c’est qui détient les clefs de la ville la nuit ? Tout le monde ne peut pas en profiter de la même façon, notamment en matière de mobilité et d’accessibilité. Et puis, il y a une dimension Nord-Sud à prendre en compte également : dans un même fuseau horaire, certains ont accès à la nuit festive et peuvent se payer le luxe d’une cohabitation conflictuelle avec les dormeurs, quand d’autres, notamment en Afrique, sont plongés dans un noir angoissant et n’ont toujours pas d’éclairage urbain… »

Éclairer autrement la ville

Alain Bublex : « Dans mon travail artistique, je n’utilise plus du tout d’éclairage préinstallé ; je préfère apporter mon propre système d’éclairage mobile. Dans les musées, on éclaire les œuvres avec un éclairage très incitatif qui est assez contreproductif quand on y pense parce que les œuvres finissent, d’une certaine manière, par être invisibles. Dans le cadre d’une installation pour le Mac Val, j’avais donc fait le choix de supprimer l’éclairage des œuvres et d’orienter la lumière vers les murs blancs pour faire découvrir le musée autrement. Ça permettait de comprendre que les œuvres ne sont pas en lévitation dans l’espace, qu’on peut les aborder différemment, d’une façon plus complète. J’aime bien mettre en lumière la situation dans laquelle nous vivons. »

Usbek & Rica

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