Urbanisme féministe suédois : un modèle à suivre ?

22 Nov 2017

La ville faite par et pour des hommes, tel est le titre de l’ouvrage d’Yves Raibaud paru en 2016 aux éditions Belin. Ce dernier met en lumière la différence de partage de l’espace public entre femmes et hommes.

Malgré une volonté croissante des autorités européennes de réduire les inégalités d’occupation, celles-ci restent flagrantes dans les infrastructures scolaires, sportives ou encore de transport. De nombreux mouvements de protestations se répandent à travers le monde : une étudiante néerlandaise de 20 ans dénonce le harcèlement de rue à l’aide de selfies avec ses agresseurs ou encore l’élection de Miss Pérou 2017 qui devient la tribune contre les violences faites aux femmes dans leur pays. La ville est le terrain d’une insécurité et le témoin d’un mal être sociétal. Lorsque l’on pense urbanisme, l’on pense infrastructures, routes, mobilier urbain et pourtant le travail sur la ville devrait être pensé comme un espace où les relations humaines sont basées sur un respect mutuel.

La Suède, modèle dans la valorisation de la place de la femme s’est saisie depuis plusieurs années de cette problématique. Il existe en effet une réelle volonté d’apporter du bien être aux citoyens indépendamment de leurs ressources personnelles. La Révolution Industrielle a engendré en Suède une croissance urbaine rapide, anarchique, inégale. Cependant, la volonté politique socialiste apparue dès les années 1920 a permis de créer une ligne de conduite cohérente et égalitaire pour les citoyens. Ce pays où les femmes ont obtenu le droit de vote en 1921 est considéré comme un exemple dans le respect des droits de la femme. Congés parentaux mixtes et égaux, 12 femmes pour 23 ministres, une législation extrêmement stricte sur les violences, la Suède se positionne comme un pays où il fait bon vivre pour le « Deuxième Sexe ». Les hommes français exécutent en moyenne 30% des tâches domestiques contre 40% pour les suédois. Néanmoins, derrière cette image utopique se cache une réalité encore complexe : difficultés pour les femmes à obtenir des postes haut placés dans les grandes entreprises, salaires 20% inférieurs à ceux des hommes et une mixité sociale encore balbutiante. L’espace public se fait donc le théâtre de ces inégalités omniprésentes au quotidien.

Le quartier d’Husby : une no-go zone

Stockholm, capitale de 2 270 000 habitants compte de multiples quartiers attractifs comme la vieille ville Gamlastan, Djurgarden et ses musées ou encore Sodermalm et sa vie nocturne. Malgré ces atouts indéniables, c’est le quartier d’Husby qui se retrouve au cœur de l’attention des médias suite à une montée des protestations de ses habitants. 65% de ses occupants sont nés à l’étranger et cet espace peine à trouver un équilibre. Les questions d’inégalités et de ségrégation sont au centre de ce débat. Des émeutes en 2013 avaient déjà exposé Husby au centre des problématiques de gestion suédoise. Qualifié de no-go zone, la police considère que c’est l’un des 15 espaces les plus vulnérables du pays. Faits divers et trafic illégaux amènent à conclure que le quartier est en proie à l’insécurité.

Par ailleurs, l’autorité suédoise du logement a récemment mené une enquête dévoilant que les femmes se sentaient vulnérables dans le quartier. La solution de proposer un urbanisme féministe est donc apparue. La planification et l’aménagement se font donc le fer de lance d’une nouvelle tentative d’approche plus égalitaire. Edith Maruéjouls, auteur d’une thèse novatrice sur la conception de la ville comme espace genré explique la pertinence d’un « paradigme féministe ». Elle pose la question du partage et avance que l’idée d’une société juste doit passer par un rééquilibre des forces entre les femmes et les hommes dans l’espace public. Paris a ainsi développé à l’initiative d’Anne Hidalgo un guide référentiel à l’intention de ses urbanistes et aménageurs. Celui-ci explique les différentes problématiques auxquelles les femmes font face et les solutions pour y remédier : circulation, occupation de l’espace, visibilité, sécurité et participation.

Urbanisme et gestion : quelles solutions ?

Le gouvernement suédois a ainsi décidé de renouveler les espaces urbains de ce quartier grâce à plusieurs propositions de réaménagement. Ces dernières ont pour objectif de rassurer les femmes lorsqu’elles traversent le quartier. A partir de 2009, la ville a organisé des cycles de concertations publiques permettant de signaler aux autorités les zones de gêne. La rénovation de bâtiments vétustes a également été engagée. La première idée a été d’améliorer et d’augmenter les éclairages dans les rues afin de créer un environnement plus visible. La transformation de l’entrée du métro permettra un accès aux transports plus sécurisé. La discussion avec les habitants a en effet permis de souligner que le trajet des habitations jusqu’au métro était trop insécurisé pour que les femmes se sentent à l’aise pour le prendre seules. Ce phénomène est notamment lié à la présence d’un café sur la place du transport en question attirant quasiment exclusivement une population masculine. L’objectif est donc de transformer cet espace pour le rendre attractif pour les deux sexes. La ville souhaite donc créer des espaces à double emploi pour attirer les familles ou les femmes avec leurs enfants. Cependant, ces changements demandent une forte implication citoyenne et les autorités se heurtent à la réticence de certains habitants et notamment des usagers du café. Le propriétaire, sceptique, explique que cela ne ferait que déplacer le problème et non changer la mentalité des habitants. L’ambition politique de créer une harmonie autour de ce centre permettrait d’amener des femmes à ouvrir des commerces sur cette place centrale stratégique. NurcanGültekin, en charge de la coordination sociale locale, affirme qu’il faut réaffirmer le droit des femmes à circuler librement dans l’espace public.

 

La problématique de partage de l’espace a néanmoins soulevé le voile d’une fracture sociale beaucoup plus importante. De nombreux médias suédois comme internationaux ont mis en lumière que des habitantes se sentiraient menacées par des personnes pratiquant un islamisme fondamentaliste dans les espaces publics du quartier d’Husby. Des groupes féministes mais aussi les autorités publiques ont réagi en expliquant que racisme, ségrégation et féminisme sont des combats à mener ensemble. Le chômage frôle les 9% contre 1,7% dans le centre de Stockholm. Ces chiffres révèlent la nécessité de redynamiser entièrement un quartier délaissé. La ville a également prévu la création de 600 logements sur des espaces abandonnés et la réflexion sur l’urbanisme féministe doit encourager les femmes à investir leur quartier à l’aide d’initiatives notamment commerciales.

Développer un urbanisme féministe est un premier aspect du bien vivre ensemble. Le modèle suédois s’impose comme chef de file pour faire face aux inégalités dans l’espace public. Cependant, malgré les dispositifs mis en place dans le quartier d’Husby force est de constater que les inégalités relèvent d’une problématique sociale générale. Le combat des féministes de rue est intimement lié à celui de toutes les autres minorités oubliées.

 

Lumières de la Ville

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