Les stylistes sont des urbanistes qui s’ignorent

12 Sep 2016

A l’instar du cinéma, le monde urbain est une grande famille, rassemblant une très vaste diversité de métiers. La complexification de nos villes entraîne d’ailleurs une ouverture de la ville à de nouveaux corps métiers : l’intégration des acteurs du numérique dans la smart city en est un très bon exemple. Mais certaines compétences sont plus étonnantes, à l’image des stylistes et créateurs de mode qui contribuent, souvent dans l’ombre, à nourrir les réflexions sur le futur de la ville. On aurait pourtant tort de s’en priver, tant les scénarios qu’ils nous proposent peuvent être riches d’enseignements…

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Défilé de mode organisé en 2009 dans les rues de La Haye par l’artiste néerlandaise Sara Vrugt
Crédits : Photocapy – “The Red Carpet”

La mode à l’épreuve des enjeux urbains

Si leur vocation première est évidemment de nous tenir chaud, les vêtements peuvent prendre de multiples autres fonctions, selon ce que leurs créateurs souhaitent en faire. Leur rôle social et sociétal a d’ailleurs été largement étudié, fluctuant à travers les époques et les cultures. Mais quid de leur rôle « urbain » ? Moins documenté, celui-ci n’en représente pas moins un véritable courant de pensée, influençant les créations de diverses façons, et qui semble prendre un certain essor dans la ville contemporaine. Ce n’est en effet pas sans raisons que l’on observe, depuis quelques années maintenant, un nombre croissant de stylistes répondre par le vêtement aux enjeux de la ville de demain.

A mi-chemin entre l’art et la mode à proprement parler, ces créations s’inscrivent le plus souvent sur les « lignes de crête » de la prospective urbaine, en s’intéressant plus particulièrement à des sujets émergents… et parfois grinçants. On pensera ainsi à cette « robe-armure », imaginée par la styliste Kathleen McDermott, et destinée à protéger sa porteuse contre le harcèlement dans les transports. Un sujet évidemment d’actualité, et dont les réponses institutionnelles tardent à être formulées.

Urban Armor# 2: The Personal Space Dress from Kathleen McDermott on Vimeo.

Le vêtement vient ici proposer une piste de solution, certes exagérée mais néanmoins particulièrement circonstanciée. Une manière d’agiter le débat public avec un objet matérialisable, et ainsi de rendre le sujet plus « palpable ».

 

La mode comme réponse aux controverses du quotidien

Le caractère presque absurde de la robe vient ici questionner l’hostilité de nos urbanités pour certaines catégories de la population citadine, comme l’avait fait en son temps l’artiste Gilles Paté avec son célèbre « repos du fakir », destiné à interroger la multiplication du mobilier anti-SDF. De même, ces dernières années, de nombreux artistes et stylistes se sont emparés des problématiques relatives à la surveillance, en proposant des vêtements, des lunettes ou même du maquillage permettant de contrer les dispositifs de reconnaissance faciale.

Mais toutes les créations « fashionistiques » n’ont pas forcément vocation à mettre en lumière des controverses dans le débat public, ou du moins pas de manière aussi « artistique ». A la différence des exemples cités ci-dessus, elles ont parfois vocation à être commercialisées, et cherchent donc le juste milieu entre la créativité et le pragmatisme. On pensera par exemple à WAIR, un foulard connecté protégeant les usagers contre les pollutions urbaines, notamment pour les piétons et cyclistes.

Il est intéressant de constater l’équilibre ici trouvé entre la solution technologique (à la fois dans les capteurs, les données et les fibres utilisées) et le soin apporté au vêtement lui-même. A la différence d’autres capteurs de pollution plus classiques (sous forme de bracelets ou d’objets connectés), c’est ici le rôle utilitaire et stylistique du vêtement qui fait son « usabilité ».

 

Remettre le corps au cœur de la ville

Ce faisant, les stylistes de tous bords apportent des réponses innovantes, et surtout rarement vues ailleurs, à des problématiques du quotidien auxquelles ne peuvent pas forcément répondre les acteurs traditionnels de la ville. Cette mutation n’est pas anodine, et mériterait d’être pleinement valorisée. Les stylistes travaillent en effet directement à l’échelle du corps – chose suffisamment rare pour être soulignée, les sciences de la ville ayant davantage l’habitude de travailler à l’échelle de la rue ou du pâté de maison.

La tendance est d’ailleurs à se rapprocher toujours plus de ce corps citadin, le plus exposé à tous les petits (et gros) tracas de la vie urbaine. Ainsi, la créatrice de bijoux britannique Lucie Davis a imaginé de faux ongles équipées de capteurs sans-contact… remplaçant ainsi l’équivalent local du Pass Navigo ! Une trouvaille qui fait écho à de nombreuses réflexions en cours chez les opérateurs de transports, à la fois sur la quête de fluidité aux bornes, et sur la propension des usagers à perdre leur précieux sésame.

 

Dans cette veine, on ne peut que s’interroger sur la manière dont les stylistes et créateurs de demain réinventeront le corps humain pour le rendre “urban proof”, c’est à dire « à l’épreuve de la ville » (pour paraphraser un célèbre slogan automobile). Ce corps augmenté, qui se dessine déjà dans les réflexions des courants transhumanistes, n’en est qu’à ses balbutiements. Nul doute que les années à venir viendront nourrir ce foisonnement de vêtements, bijoux et autres augmentations du corps humain. Pour le meilleur… et pour le pire ?

 

Pour aller plus loin :

[pop-up] urbain

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