Stéphane Malka : archi-décalé

13 Avr 2016

Stéphane Malka est un personnage peu ordinaire. Plutôt beau gosse, la barbe bien taillée, le regard sombre, il tient une agence sur les toits de Paris.

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© Laurent Clement

Ce personnage atypique n’aime pas proposer de chaise à ses invités. Il les assoit sur des frites de mousse rouge de 30/30 cm de section appelés Sols Mutants, un mobilier de sa création. Il explique alors à son auditeur en équilibre instable que l’espace de travail doit être un espace de mouvement et que, par ce dessin de mobilier, il prétend (il est vrai, comment ne pas lorgner le confortable canapé d’à côté ?) favoriser le déplacement. « Si la discussion doit durer, nous changerons inévitablement de place » lance-t-il avec un petit sourire en coin.

Né à Marseille, il commence à décrypter la ville en s’essayant au graffiti, à une époque où le « street-art » n’est pas un art reconnu et où les fresques murales sont assimilées à des dégradations de l’espace public. Métros, terrains vagues et dents creuses deviennent ses terrains de jeu et endossent un rôle fondamental dans sa prise de conscience urbaine. «J’ai ainsi réalisé que ce chaos qu’est la ville était pensé et dessiné ». Il observe avec attention la transformation des lieux, l’installation de chantiers à l’origine de la création d’une poche, d’une « absence » comme il aime à le dire, puis comment de nouveau le trou est comblé, l’espace est lissé. Cette rencontre entre le corps et la porosité urbaine, à l’origine de l’expérience, s’imprimera dans la mémoire de l’architecte en devenir qui n’aura de cesse, une fois ce titre acquis, de re-questionner la fonction et la mutabilité des délaissés urbains. Dans son ouvrage Le Petit Paris, Stéphane Malka prend le contre-pied du Grand Paris, qu’il choisit d’aborder à une échelle micro.

« Nous n’avons de cesse de vouloir étirer le territoire sans prendre conscience des limites-mêmes de la ville, que l’on considère comme de plus en plus inexistantes. Or, tant que le périphérique sera découvert, il représentera une limite physique de la ville, quand bien même quelques passages seront aménagés. »

Le Petit Paris aborde la petite échelle, celle du dessus, du dessous, du devant et de l’entre. De là est née l’idée d’organiser le livre comme un Kamasutra Architectural, abordant toutes les positions dans l’espace. La redéfinition de concepts architecturaux à travers la réécriture de micro-architectures sert ici à construire la ville sur la ville, à développer le foncier de Paris intra-muros. En réalité, Paris sert de prétexte à la volonté de traiter des lieux génériques tels que les toits, les dents creuses, les ponts ou les murs pignons. La stratégie urbaine déployée sur ces espaces « a-territoriaux » à l’identité universelle est de facto applicable « ex situ ». Ce concept possède un double avantage pour servir les partis pris architecturaux : il est applicable à l’infini et adaptable sur mesure, chaque projet étant ajusté à l’environnement qui l’accueille.

« Dans le projet Auto-Défense, je propose de border la jambe de l’Arche de La Défense de cubes de logements. Ce grand vide accueillerait ainsi une nouvelle fonction. Mais il ne s’agit pas de coller une surface à une autre. La « greffe doit prendre » et pour cela il est nécessaire d’aménager des porosités transversales entre espaces de travail et espaces de résidence. »

projet auto défense bâtiment

Visuel du projet Auto Défense

Ainsi, lorsque Stéphane Malka s’attaque aux délaissés urbains, il ne s’agit pas de voies ferrées, de friches, de tunnels ou de talus, mais de parois ; de n’importe quelle paroi permettant l’accroche. Verticale, horizontale, oblique, courbe… peu importe, cette surface représente toujours un support.

En plus d’aborder les espaces délaissés avec originalité, Malka s’attaque à des thèmes délaissés par ses confrères. En exemple: les stations-services, le rejet et le rapport à la mort.

La station-service, cet OVNI urbain

Bien qu’ayant acquis ses titres de noblesse avec Edward Hopper, Thelma et Louise ou encore Ed Ruscha (Twentysix Gasoline Stations), la station-service en milieu urbain dégage généralement l’image convenue délivrée par le film Tchao Pantin.

Loin de la 66’s road et refoulée vers les portes de la cité, la station-service de cœur de ville tombe en désuétude. Pourtant, qui s’occupe du devenir de ces pièces urbaines sentant « le pétrole et le mauvais alcool »? C’est à croire que seules celles dessinées par des architectes de renom, tel Mies Van Der Rohe, méritent que l’on s’attarde sur leur reconversion.

Stéphane Malka est l’un des rares à s’être emparé de la question. Pour son projet de Sao Paulo, il finalise l’étude d’une peau rajoutée au toit de la station et constituant une façade pour le mur pignon attenant.

La station nue puis avec le projet de greffe

La station nue puis avec le projet de greffe

« La station-service est un objet délocalisé, porteur de l’imaginaire d’un ailleurs, sans identité propre et démultipliable à l’infini sans aucune considération contextuelle.  Elle est la caricature de l’essence même de l’architecture du style international. » Plutôt que de subir la tabula rasa, cet objet mérite d’être conservé, reconverti, comme un témoin silencieux, un trace du passé, toujours (encore) porteur de projet.

« La typologie d’une station-service se résume universellement en un toit terrasse, des poteaux et des poutres. Envisagée comme un nouveau socle, elle sert ici de fondation à l’installation d’un nouveau programme. La peau de tubes PVC permet de câbler les systèmes électriques à l’extérieur et de conférer à la structure son caractère organique, évolutif. A l’intérieur, les « boîtes » accueillant ateliers et studios d’enregistrement peuvent se déplacer tandis que la façade s’étire ou se rétracte. »

Replacer la marge au centre

Alors que les projecteurs de nombreux architectes sont braqués sur le monde « encampé » de la Jungle de Calais, Malka prend encore une fois le contre-pied en s’intéressant aux électrons écartés de notre société. Plutôt que de chercher à penser et à consolider un village informel, il se pose la question de l’accueil de l’individu dans la cité.

Son projet « Abris furtifs » met en lumière la question du mal logement et de la condition des sans-abri. D’abord installée sur un mur aveugle à Belleville, puis déplacée sur la Friche de la Belle de Mai à Marseille, cette structure d’échafaudages et de tentes paraît visiblement instable. Cela semble pourtant faux, si l’on en croit le rire déclenché chez Malka par cette remarque.

abris furtifs belleville architecture

Les abris furtifs disposés sur un mur pignon de Belleville, puis sur le mur de soutènement de la voie ferrée traversant le nord de Marseille

« Il s’agit d’une architecture matricielle, souple, flexible mais ce n’est pas pour autant qu’on ne peut pas l’habiter. » S’il choisit le terme « habiter » plutôt qu’ « occuper », c’est parce que l’architecte ne prend pas en considération uniquement la structure d’accueil légère et éphémère, mais bien toute l’urbanité que cette dernière agrège.

« Les résidents se sont organisés autour de cuisines collectives et extérieures. L’internalisation des fonctions participe de la fragmentation de la ville, or celle-ci offre tous les services nécessaires au quotidien : douche, toilettes, nourriture… Externaliser tous ces systèmes en rendant la vie la plus publique possible, la communauté la plus urbaine qu’il soit, serait un excellent moyen de redynamiser la manière d’habiter la ville. »

De la même manière, au travers de son projet Pont 9, Stéphane Malka cherche à placer – au-delà des individus – la culture alternative au centre de la capitale. Venue des ghettos du Bronx, cette culture Hip-Hop mise au banc (de moins en moins intellectuellement, mais toujours autant spatialement) de nos sociétés mérite de se lover dans le cœur de la cité.

Pont 9 projet bâtiment

Visuel du projet Pont 9, Une MJC sur le pont

Reconsidérer le rapport occidental à la mort

A cheval entre le traitement de sujets dépréciés et la volonté de replacer au cœur de la ville les oubliés, le projet Ames vives re-questionne le rapport à la mort. Dans l’espace urbain, les espaces mortuaires, les cimetières, enceints de hauts murs, forment des poches de recueillement scindées du territoire quotidien. Stéphane Malka propose de « river à même le mur » des quais de Seine les urnes cinéraires, « serties d’un cube de protection » afin qu’elles puissent faire « corps avec la pierre ». En décloisonnant ainsi le territoire de la mort et en parant la ville de la mémoire de ses passagers, Malka charge le projet d’une symbolique « japonisante », destinée à définir l’identité du lieu.

urne matériau bâtiment

Les urnes, telles un matériau urbain, se fondent dans l’apparence de la cité lumière

« Rares sont les endroits en ville où l’on puisse sentir la marque, le passage, la mémoire des individus et où l’on vienne se recueillir – à part quelques plaques et gerbes. Le Mémorial des Martyrs de la Déportation, sur la pointe de l’Ile de la Cité, bien que très intéressant, confère l’impression de glisser dans des catacombes. Il y a quelque chose de dur dans cette architecture qui impute à la mémoire un sentiment douloureux. Or, le recueillement n’est pas forcément pénible.

De plus, la ségrégation spatiale s’observe au-delà du temps vécu. Dans les cimetières, la partition des carrés grecs, juifs, musulmans etc., symbolise des frontières sociales qui nous suivent jusqu’à la mort. De la même manière, il est de plus en plus difficile de trouver une place dans un cimetière de Paris. Les morts sont rejetés hors les murs de la ville et forcés de trouver une dernière demeure bien loin de leurs racines. Ces âmes ont pourtant passé toute leur vie dans cette ville, ils l’ont bâtie, habité, hanté…  elles ont leur place dans ses murs. Ce projet propose un lieu sans fonction donnée, qui porte simplement les effluves de la disparition, et invite au recueillement. »

Stéphane Malka, l’architecte des délaissés, spatiaux, sociaux, temporels, mais ne croyez pas qu’il ne caresse que l’utopie. Il s’en défend et se définit « architecte de l’utopie concrète ». Un terme qui n’est pas sans rappeler, le Mouvement de l’Utopie Concrète, lancé en 2003, par un autre architecte bien connu, Roland Castro, qui avait notamment élaboré « 89 propositions pour restaurer le lien social »…

 

 

Lumières de la Ville

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