Sanergy : les toilettes qui valent de l’or

13 Juin 2016

Dans les zones dhabitat informel de Nairobi, laccès à des sanitaires corrects est un vrai problème. Labsence de réseaux d’égouts contraint les habitants à utiliser des latrines à fosse mal entretenues, foyer de propagation de maladies diverses. Alors que les bidonvilles accueillent une population toujours croissante sur la planète, une initiative développée au Kenya pourrait radicalement changer la donne.

« Quand on a commencé on avait l’habitude de dire que l’on cherchait à transformer la m**** en or. » Un vrai programme d’alchimiste ! Medora Brown, responsable communication de Sanergy nous accueille dans leurs locaux au Sud de Nairobi. Sanergy, une entreprise aux allures de start-up bienfaitrice qui en grandissant a assagi sa mission : « Rendre les sanitaires durables et accessibles à tous dans les bidonvilles, à vie ». La mission s’assagit mais l’ambition reste immense.

En 2009, alors étudiants au sein de la fameuse université américaine du MIT, les fondateurs de l’entreprise s’étaient donnés comme défi de créer une innovation qui améliorerait la vie d’un milliard d’individus sur la planète. En 2016, 2,5 milliards d’individus n’ont pas accès à des sanitaires convenables. 4,1 milliards d’humains voient leur santé affectée par le manque d’accès généralisé aux sanitaires.

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Le siège de Sanergy au sud Est de Nairobi. Crédits : Clément Pairot

Faire du déchet une ressource

Pour tout individu, accéder à des sanitaires de qualité est un besoin essentiel. La densité de l’habitat rend la question encore plus critique dans un environnement urbain. Dans les zones d’habitat informel de Nairobi, du fait de l’absence de réseau d’évacuation des eaux, les sanitaires sont des toilettes sèches à la turque juchées sur une cuve de plusieurs mètres cubes vidées 2 fois par an. La propreté douteuse et l’accumulation de déchets en font de vrais dangers en termes de santé publique.

Changer cette réalité pour faire de ces sanitaires un lieu propre, accessible à tous et créateur d’opportunités, c’est le défi fou que les fondateurs de Sanergy souhaitent relever.

Mais que faire quand la clientèle est trop pauvre pour payer plus de 5 Kshs (0,05$) et que le nettoyage par un « frog man » (homme grenouille) et l’évacuation des latrines par camion coûte 12 500 Kshs (1250 $)? La solution pourrait bien venir d’un renversement dans la manière de considérer les excréments : d’un déchet en faire une ressource. Sur le papier, l’idée de Sanergy est simple : les déjections humaines une fois retraitées constituent un engrais de qualité qui peut être revendu à des paysans pour la production agricole.

Les toilettes que Sanergy construit sont composées d’une dalle et de murs en bétons qui entourent un socle de toilettes à la turque en plastique, le tout recouvert d’un toit en plastique. Sans fard mais robustes, à première vue elles ne sont pas très différentes d’une latrine normale.

La différence fondamentale est cachée sous la station Sanergy : au lieu d’une fosse creusée dans le sol ces toilettes fonctionnent avec des « cartouches », petit container en plastique collecté quotidiennement. En vue d’un retraitement plus facile les toilettes Sanergy permettent de séparer déchets solides et liquides. Les premiers sont utilisés comme engrais et l’entreprise est en phase d’expérimentation pour utiliser les seconds comme fertilisants.

Pour relever le défi sanitaire que constitue l’accès à des toilettes correctes pour tous, il ne suffit donc pas d’en construire. Il faut aussi prendre en compte les deux étapes suivantes : la collecte et le traitement des déchets.

 

Un modèle de développement gagnant-gagnant

La firme se développe en contractant avec des franchisés qui gèrent chacun 1 à 10 latrines. Le franchisé s’acquitte de 3500 Khs (350 $) pour couvrir les frais d’installation des latrines et les deux semaines de formation (fondements de gestions, détermination du prix), ainsi que l’équipement et les produits pour commencer. La somme est importante et représente pour certains une année de revenu. Plusieurs options sont prévues pour s’acquitter du paiement : paiement comptant avec réduction, ou partenariat avec l’ONG de microcrédit Kiva pour des prêts s’échelonnant de 6 à 12 mois. Durant un an, la collecte des déchets est gratuite pour le gestionnaire de toilette puis 9 000 Ksh/an  (900$) en moyenne à partir de la deuxième année.

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Esther, franchisée Sanergy devant la station qu’elle gère. Crédits : Clément Pairot

L’investissement vaut le coût car en proposant un tarif similaire à la concurrence traditionnelle (2-3 Ks pour les enfants, 3-5 Ks pour les adultes) il offre une qualité de service plus élevée. L’utilisation de sciure de bois et la collecte régulière des déchets évitent que se développe la puanteur insoutenable typique des latrines traditionnelles. La firme garantit une qualité de service par la formation des franchisés, l’organisation de rencontres trimestrielles d’échanges sur les bonnes pratiques et le recours à des clients mystères qui vérifient par des visites inopinées la mise à disposition de tous les utilisateurs de papier toilette et de sciure de bois dans chaque station Sanergy.

Le 19 novembre 2011, Sanergy installait son premier prototype à l’occasion de la Journée Mondiale des Toilettes, initiative portée par l’ONU. Depuis l’entreprise a connu un taux de croissance annuel de 100 % pour atteindre actuellement 683 toilettes en activité dans 4 bidonvilles de Nairobi. Dans des zones où le taux de chômage atteint parfois 40 %, le modèle de Sanergy est une bénédiction. Entre la gestion, la collecte et le développement, c’est près d’un emploi qui est créé par sanitaire installé.

Un tel modèle a aussi la vertu de faire sortir de l’économie informelle des centaines de travailleurs qui bénéficient alors d’une plus grande sécurité dans leur emploi et d’une couverture de santé. Chaque toilette génère environ 10 000 Ksh (1000$) de revenu annuel tout en étant compatible avec une autre activité telle la gestion d’une échoppe par exemple.

 

Une recherche continue pour un modèle toujours plus performant

Une fois collectés, les déchets sont acheminés vers un centre de retraitement où l’utilisation d’un composteur mécanique accélère radicalement le processus de décomposition par rapport aux techniques traditionnelles. D’autres usages sont testés comme utiliser les déchets solides pour nourrir des élevages de mouches qui elles-mêmes serviront d’alimentation aux élevages de bétail.

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Mathare, un des bidonvilles où Sanergy se développe. Crédits : Clément Pairot

Pour construire plus de latrines, Sanergy cherche à développer des partenariats avec des acteurs majeurs des communautés existant dans les bidonvilles comme les écoles et les églises. Ces différentes expérimentations permettent de préparer l’essor exponentiel prévu pour les années à venir. « Les objectifs du millénaire en terme daccès à l’hygiène ne seront malheureusement pas atteints.  C’est pourquoi il est indispensable de partager nos découvertes et d’attirer davantage d’acteurs dans ce domaine ». Sanergy multiplie donc les échanges et partage les résultats de sa recherche et développement avec d’autres institutions comme le Rich Earth Institute basé dans le Vermont qui produit des fertilisants à partir d’urine.

 

Les toilettes sèches, l’avenir de la majorité de l’humanité ?

Aujourd’hui, Sanergy considère qu’il existe plus d’un millier de villes dans les pays en développement présentant des situations similaires en termes de population et d’infrastructures et où son modèle pourrait marcher. Autant dire que la fin des toilettes sèches n’est pas pour demain.

Qu’en est-il en Europe ? On pourrait trouver irréaliste d’imaginer que cet exemple, bien que vertueux, puisse être importé dans nos villes occidentales. Le poids des siècles de modernité dans le rejet de ces toilettes comme « peu civilisées » est aujourd’hui effectivement très grand. Et pourtant, plusieurs sites engagés dans l’écologie promeuvent l’installation de toilettes sèches avec pour but d’arrêter le gaspillage, puisque les toilettes sont pour un foyer moyen le deuxième poste de consommation deau potable. Dans tous les cas, si le modèle Sanergy arrive à faire des émules et proposer une solution abordable et durable à l’enjeu sanitaire, il offrira une belle leçon d’humilité aux occidentaux qui abordent trop souvent les défis des bidonvilles avec paternalisme si ce n’est condescendance.

Epicurban

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