Retrouver l’humanité du béton avec Milène Guermont

7 Fév 2017

Milène Guermont construit des murs en béton pour les faire parler. Et ce n’est pas une image, loin de là, car dotée d’une double formation d’artiste (ENSAD) et d’ingénieure (ENSIACET, MINES), cette jeune femme d’une trentaine d’années réussit à transformer l’usage et la perception que l’on a du béton. Cette matière « grise, lourde, froide et inerte » devient sensorielle, quasi naturelle et poétique jusqu’à émettre des sons de l’intérieur par le biais d’une simple caresse humaine extérieure. Une façon pour Milène Guermont de nous donner une nouvelle vision d’une matière minérale en lui procurant une connexion à notre propre vie. Rencontre avec cette artiste atypique, cette « magicienne du béton ».

La synesthésie comme point de départ artistique

Le parcours artistique de Milène Guermont a réellement commencé, en 2007, à Genève alors qu’elle travaillait pour l’entreprise Rolex pour y concevoir « la montre du futur ».

Les échanges avec l’équipe du célèbre horloger se passent extrêmement bien et Milène a carte blanche pour imaginer et créer. Au cours d’une promenade avec son patron de l’époque, elle effleure un mur « a priori sans intérêt » de la ville suisse et c’est à ce moment précis qu’elle ressent une sensation proche de celles que l’on éprouve lorsqu’on entend le bruit de la mer. Suite à cette inexplicable synesthésie, elle décide de quitter Genève sur le champ, afin de matérialiser ce qu’elle avait alors ressenti. On est en 2007 et Milène Guermont crée sa première œuvre, la table Marée Matrice.

Dans un entretien pour Bati Actu, Milène explique son œuvre en ces termes : « On vient se poser à table pour se restaurer environ deux fois par jour, c’est le rythme de la marée. Avec la table Marée Matrice, je souhaite instiller un rapport plus tactile et intime avec une table à manger ».


MAREE MATRICE en mouvement par mileneguermont

 

Composée d’un plateau de verre et d’un autre de béton, cette table exceptionnelle nous permet d’entendre des sons maritimes, si chers à celle qui a grandi à Saint-Hilaire-du-Harcouët en Basse-Normandie. En faisant glisser ce panneau de verre par dessus le béton de la table Marée Matrice, on déclenche les sons et nous voilà presque au bord de la mer.

De cette table Marée Matrice, Milène Guermont en tire un brevet, le premier qu’elle met au point : le Béton Polysensoriel®. Composé de capteurs, ce béton déclenche en retour d’une caresse, le bruit que l’artiste aura bien voulu intégrer en sa mémoire.

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© Milène Guermont

Depuis, la jeune femme se sert de sa création pour réaliser de nombreuses œuvres et notamment des murs, dont un, prenant corps sur l’enceinte extérieure de l’école Sainte-Marie de Neuilly (Hauts-de-Seine). Cette œuvre qu’elle a intitulée M.D.R., comme Murs des Rires, propose aux élèves une véritable expérience sensorielle dans leur propre cour de récré. Approchez-vous, effleurez le mur et vous l’entendrez rire… Adoptée dès les premiers jours par les jeunes filles du lycée, « La Pierre-Qui-Rit » est devenue un véritable symbole de fierté pour l’établissement.

 

Une artiste scientifique

En Terminale, la jeune Milène affichait une moyenne de 21/20 en arts plastiques. Et les études, elles connaît cela par cœur, car l’élève studieuse qu’elle était, s’est ensuite naturellement dirigée vers une école préparatoire Maths Sup-Maths Spé. Une étape qui l’aura aidée à comprendre la matière ainsi que ses procédés d’élaboration.

A la suite de la prépa, Milène s’inscrit à l’Ecole nationale supérieure d’ingénieurs de Toulouse (Ensiacet), part ensuite aux Etats Unis, à Brown University,R.I., et revient enfin en France pour intégrer les Mines de Nancy, « seule école d’ingénieur qui lui permettait d’avoir des cours en école d’igné et des cours aux Beaux-arts ».

A l’époque, c’est la bibliothèque des Beaux-Arts qui l’intéressait plus que celle des Mines. Un jour, alors qu’elle partait à la recherche de nouvelles trouvailles artistico-scientifiques, elle tombe sur un livre racontant l’histoire de l’escalier hélicoïdal de Roger Tallon : « Une révélation, une beauté juste intemporelle. » Peu de temps après, elle réussit à rencontrer le célèbre designer français qui lui conseille d’intégrer les « Arts Déco ». Elle candidate et intègre l’école et c’est une vraie libération pour elle, elle étudie tout ce qu’elle peut avant de s’envoler pour Genève et intégrer Rolex, grâce à son mémoire portant sur le luxe émotionnel.

 

Révéler toutes les potentialités du béton

« C’est une matière décriée, pour toutes les constructions qu’on a pu voir dans le passé alors que paradoxalement c’est le matériau le plus produit au monde après l’eau. » Quand Milène parle du béton, on sent une véritable proximité avec la matière, voire une quasi empathie. Fascinée par « le champ d’exploration immense » que lui offre le minéral, elle tente au fil de ses œuvres d’en raconter les potentialités et de faire émerger son côté poétique. Après le Béton Polysensoriel®, viendra donc s’ajouter le Béton Cratères® et la technique de Gravure Colorée sur béton®.

Le Béton Cratères® ? Une œuvre en elle-même ? Non un matériau.

Grâce à une technique particulière qu’elle a mise au point, Milène Guermont réussit à procurer au béton une surface toute singulière, composée de formes uniques et aléatoires ressemblant à des mini cratères : « C’est lorsque je force la matière à faire des aspérités de surface. Au moment où la matière se cristallise, je la choque afin de la laisser s’exprimer d’une manière à chaque fois unique. »

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© Milène Guermont – Soulages – 2010 – Ensemble de 4 plaques de Béton Cratères noir. D’une plaque à l’autre, les motifs sont de plus en plus grands et marqués.

Pas de son cette fois-ci, mais le toucher, toujours : « Le toucher est clé et permet de créer chaque pièce unique. » Une fois de plus, Milène Guermont tente donc de redonner de l’humanité à une matière qui n’en possède pas dans les consciences. Et pour elle l’humanité, c’est avant tout la singularité qu’elle réussite à donner à ses œuvres bétonnées. Par un toucher singulier qu’elle intègre donc dans le processus de fabrication de son œuvre, elle lui procure dans le même temps une certaine dose de singularité et par conséquent d’humanité.

Et puisque l’humanité, ce sont les émotions, les couleurs, tout le contraire en somme, de la trop monotone grisaille du béton,  Milène Germont a déposé un troisième brevet, celui de la technique de Gravure Colorée sur béton®. Un Procédé qui permet d’imprimer durablement dans l’épaisseur du béton des images et graphismes colorés, en variant les effets de rendu.

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Instants, Milène Guermont, modules en béton hautes performances de différentes hauteurs avec gravures colorées sur béton, 2014. © Milène Guermont

Un héritage à réinvestir pour demain

Milène Guermont invente donc de nouveaux procédés techniques de fabrication du béton pour soumettre la matière à des régimes d’extrême minceur ou au contraire à des superpositions légères. Grâce à différents mélanges, elle réussit même parfois à créer de la transparence. Mais l’objectif de Milène est avant tout de remettre de l’humain dans le minéral qui construit nos villes.

Parmi les autres œuvres caractéristiques de Milène Guermont, il y a Instants qu’elle réalisa en 2014 à Utah Beach en Normandie, à l’occasion du 70e anniversaire du Débarquement de Normandie. Elle déclarait à ce moment précis : « Ce qui m’intéresse, c’est le pouvoir d’expression, d’évocation, d’évasion, d’émotion de mes œuvres (…). La création artistique me permet de rendre accessible à tous cet élan poétique ». Il y a aussi Jamais Plus en 2014, avec son béton extrêmement flexible, ou Mini Agua en 2015, avec son voile de béton dévoilant des sonorités aquatiques.

Alors que certains misent sur le bois ou sur d’autres matériaux plus écologiques pour construire la ville de demain, l’artiste souhaite « regarder le passé, s’en inspirer et tenter des innovations avec cet héritage ».

Une notion d’héritage qui reste d’ailleurs importante pour Milène Guermont, car pour l’une de ses dernières œuvres et non des moindres, Milène Guermont a choisi de « dialoguer » avec l’Obélisque de la Concorde, le plus ancien monument de Paris, sur cette place où se produisit en 1843, le 1er essai d’éclairage public au monde.

Cette œuvre, qu’elle a intitulée Phares n’est cette fois-ci pas réalisée en béton, mais en aluminium. Une structure pyramidale qui « met en lumière l’Obélisque métaphoriquement et concrètement grâce à des phares à leds de voiture ».

Qu’il soit donc urbain, balnéaire, ou scolaire, le paysage accueillant les créations de Milène Guermont semble après son passage, retrouver une part d’humanité que ses concepteurs auraient sans doute oublié d’intégrer à l’origine. C’est peut-être là une leçon à retenir venant de celle qui « espère que la ville de demain sera faite pour les humains ».

 

 

Lumières de la Ville

Vos réactions

GOUBLET 11 février 2017

Impressionnant !

LOANGO 13 février 2017

Une belle et histoire et surtout un très beau parcours qui nous donne à rêver, en souhaitant un avenir encore pleins de belles promesses au béton on ne peut que dire bravo à l’artiste qu’est Milène Guermont!

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