Quand l’architecture accompagne la thérapie, rencontre avec V. Castro

18 Juil 2017

De plus en plus, nos sociétés font face à de nouvelles pathologies et formes de maladies. Dans la plupart des cas, des traitements médicamenteux lourds sont administrés aux patients pour les soigner. Pourtant, à partir des années 60, certaines initiatives décident de miser sur d’autres formes de thérapies agissant sur les sens pour répondre à la maladie d’Alzheimer. Aux Pays-Bas, médecins et architectes se sont associés pour tenter de créer des villes pastiches, de véritables villages ex nihilo qui ont progressivement remplacé certaines maisons de retraite. De cette expérience étonnante, il en ressort aujourd’hui que les patients, même s’ils ne guériront pas entièrement, ont considérablement amélioré leur qualité de vie en retrouvant leur autonomie. En stimulant leur mémoire par le souvenir, la maladie perd du terrain, permettant aux patients de vivre dans de meilleures conditions et plus longtemps.

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Source : Paris Match

De plus en plus, la question du lien entre environnement et architecture s’impose. Cette année par exemple, la première pierre du premier village Alzheimer va être posée en France, à Dax. Une nouvelle qui nous pousse à nous questionner sur l’impact réel de l’architecture et de notre environnement sur notre comportement, mais aussi sur notre état de santé. Et si l’architecture, par son impact sur la perception de notre environnement, pouvait nous aider à soigner certaines maladies ?

Pour en savoir plus, nous avons décidé de rencontrer Victor Castro. Cet architecte colombien, s’est spécialisé dans la construction de centres hospitaliers et médico-sociaux. Pendant plus de quinze ans, il a travaillé à la rénovation du centre hospitalier Sainte Anne à Paris, puis s’est penché sur la conception de diverses structures telles que l’unité psychiatrique de Beaumont-sur-Oise ou encore la Maison des Enfants à Nogent-sur-Marne dans le Val de Marne. Si cette expérience et cette expertise se sont constituées par hasard, elles permettent aujourd’hui de démontrer à quel point l’architecture, qui influe directement sur notre comportement, détermine notre degré de bien-être.

Bien-être et environnement : quels liens ?

Chacun de nous, dans son imaginaire, possède un lieu refuge. Un lieu qui, lorsque nous avons peur, lorsque nous sommes malades, lorsque nous nous sentons mal à l’aise ou agressé, nous rassure. Alors on ferme les yeux, et on s’y projette. Cela peut être une plage abandonnée, la cuisine de sa grand-mère, sa chambre d’enfant ou encore son canapé. Nous possédons tous cette madeleine de Proust, qui par son souvenir chaleureux, nous sécurise et nous aide à nous sentir mieux.

A l’inverse, nous avons tous des endroits qui nous agressent, qui nous oppressent. Pour certains, cela peut être la rame de métro surchargée du matin. Pour d’autres, ce sera le rayon du supermarché. Pour l’architecte Victor Castro, ce sont les hôpitaux ! “Avant, je tombais dans les vapes dès que je devais y entrer.” Alors, quand il a dû s’intéresser à un hôpital pour son projet d’étude, il a fallu s’adapter.  “J’ai voulu m’imprégner de la chose en passant beaucoup de temps sur les lieux, même si c’était difficile pour moi. J’étais très sensible, avec un refus viscéral vis-à-vis de cette ambiance.” C’est à partir de là que l’architecte a commencé à chercher un moyen d’en faire un lieu agréable. “J’ai d’abord commencé par appeler mon projet “Hôtel pour malades” et non pas “hôpital”, je voulais insérer une ambiance qui allait à l’encontre de toutes mes expériences.”

Comment faire en sorte que ces espaces soient les plus humains possibles ?

La première expérience réelle de Victor Castro commence avec l’hôpital Saint-Anne peu de temps après avoir ouvert son atelier, il y a 25 ans.

Lors de l’inauguration d’un appartement sur lequel j’avais travaillé, j’ai rencontré par le plus grand des hasards, le responsable des services techniques de l’hôpital Sainte Anne. En découvrant mon travail il m’a dit « C’est dommage qu’on ne puisse pas faire ça dans nos hôpitaux ! » Je lui ai donc demandé pourquoi. Ce à quoi il a répondu « On n’a pas les moyens ». Je lui ai alors expliqué que tout ce qu’il voyait était absolument fait à base de produits standards. Ce n’est pas une question de moyens ! C’est uniquement une question de réflexion dans la conception du projet. Quelques semaines plus tard, il me rappelait.”

D’un projet où il fallait bouger deux, trois portes, Victor Castro a enchaîné les projets au sein de l’hôpital Sainte Anne pendant quinze ans. Si pour sa première intervention il n’était au début question que de portes, l’architecte a préféré casser l’ensemble de la structure intérieure pour ne garder que la coque du bâtiment, car répertoriée à l’inventaire des monuments classés. Cela a permis d’optimiser un tiers d’espace supplémentaire. “En gagnant en surface praticable, nous avons gagné en bien-être.”

L’organisation spatiale comme clef du mieux-être

A partir de ce projet, Victor Castro vérifie qu’un espace de circulation large et lumineux participe au bien-être du patient. Une théorie remise à profit dans d’autres hôpitaux, comme celui de Beaumont, inauguré en janvier 2010. L’objectif au sein de cette structure d’accueil psychiatrique était de supprimer les endroits anxiogènes. “Je me suis alors mis à la place de ces enfants autistes. J’imaginais les couleurs, les formes”.

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Source : cyberarchi

Une double circulation a donc été pensée au sein de la structure. D’un côté, l’espace dédié aux patients est composé de pauses aménagées au sein desquelles les patients peuvent développer des lieux de vie. En chaque point de cette promenade, des percées visuelles vers l’extérieures sont pensées. Celles-ci permettent d’atténuer le sentiment d’oppression et d’enfermement que l’on peut parfois ressentir dans les hôpitaux. Où que vous soyez, vous avez accès à l’extérieur. Cela passe aussi par un travail sur les formes. Le “couloir” n’est plus droit, mais courbe. “Quand on crée un couloir de 200m, droit, avec des portes identiques en enfilades, on ne crée pas de points de repère pour le patient muni d’un handicap. S’inquiéter de la porte qu’il doit prendre constitue une angoisse supplémentaire néfaste pour quelqu’un qui est déjà affaibli. Apporter du bien-être contribue à l’adoucissement de la maladie, et ça c’est la responsabilité du concepteur.”

Dans cette optique de contribution à un mieux-être, les couleurs interviennent également. C’est un jeu de quatre couleurs. “On me demande souvent quelles couleurs je privilégie, quelles couleurs j’interdis. Il n’y a pas de codes ! Tout est une question de dosage. Dans les espaces, je mets généralement quatre couleurs. Pour que chacun puisse au moins s’identifier à l’une d’entre elles. Après libre à chacun de créer son ambiance.”

De l’autre côté, un autre espace est conçu pour la circulation des chariots. “Je les ai mis à l’extérieur de manière à ce qu’ils restent à proximité, mais ces éléments ne constituent plus une habitude de vie pour eux.”

Une recette empirique en perpétuelle construction

Aujourd’hui en France, quand un centre hospitalier ou un centre médico-social est construit, il doit répondre à des normes de construction imposées par l’Agence Régionale de la Santé. Cette autre organisation spatiale n’y est pas entièrement conforme. A la suite d’un long travail entre l’ARS et Victor Castro, le projet de l’hôpital de Beaumont a finalement été accepté.

Un an après son ouverture, l’Agence Régionale de la Santé a voulu visiter cet hôpital atypique. Depuis une dizaine d’années, les statistiques de l’hôpital démontraient depuis une dizaine d’années qu’un incident de violence avait lieu une fois par semaine vis-à-vis du patient lui-même, vis-à-vis du personnel ou des autres patients. Un an après, s’agissant des mêmes patients et du même personnel soignant, aucun incident n’avait été enregistré. “Les patients nous disent maintenant bonjour” expliquait le personnel soignant.

“A partir de là j’en ai conclu que la théorie n’était pas si fausse, il y avait un impact direct entre l’ambiance des espaces et le comportement des individus. Cette intuition s’est également confortée lorsque j’ai reçu une délégation des indiens Kogis.” Cette culture colombienne prend ses racines il y a plus de 4.000 ans dans le nord du pays. Au cours de cette rencontre, Victor Castro les interroge sur la conception de leurs lieux de santé. Ce à quoi le chaman lui répond « nous n’avons pas ce que vous appelez hôpital. On n’a pas de lieux spécifiques dédiés à la santé. Chez nous, quand quelqu’un est malade, on va chez lui et on essaie de trouver ce qui ne va pas. » Un réponse qui conforte Victor Castro dans le fait que la conception d’un lieu influe directement dans l’émergence ou non de pathologies sur un individu. Ce lien entre état de santé et architecture s’affirme au cours de son expérience, jusqu’à devenir une évidence : l’architecture contribue au sentiment de bien-être.

“C’est aujourd’hui le combat de notre atelier, rapprocher l’architecture des patients. Chercher à comprendre comment l’architecture peut s’intégrer dans la thérapie. Non pas parce qu’on peut faire des miracles, mais parce qu’on va participer à une relation, à la création d’un sentiment aussi simple que celui du bien-être ou du mieux-être.”

L’architecture de la santé constitue aujourd’hui une base de réflexion importante qui fait de plus en plus ses preuves. Si cette conception n’est pas encore intégrée comme une évidence dans le processus de construction des structures médicalisées, repenser la manière dont nous les concevons semble être la marche à suivre. Pourtant, ne vaut-il pas mieux prévenir que guérir ? Si l’architecture peut panser nos maux, ne peut-elle pas également en être la source ? A l’image des indiens Kogis, ne devrions-nous pas penser l’ensemble de nos bâtiments et aménagements urbains en accord avec notre bien-être ? Le métro par exemple, au sein duquel la plupart d’entre nous passe plus d’une heure quotidienne, ne devrait-il pas être pensé autrement qu’un espace fonctionnel et de transit, mais aussi comme un espace de bien-être ?

Lumières de la Ville

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