La Presqu’île de Caen : la reconquête d’un territoire mystérieux

8 Fév 2018

La Presqu’île de Caen est un projet urbain, situé en plein de cœur la préfecture du Calvados. Ancien site industrialo-portuaire qui s’étend jusqu’à la mer, l’espace est en déprise depuis maintenant plus de 20 ans suite à la fermeture de la Société Métallurgique de Normandie (SMN). Celle-ci a donné son identité à la Presqu’île, son âme, son caractère encore ancré dans les esprits comme étant le lieu historique de départ des grands bateaux marchands. Aujourd’hui en grande partie abandonnée, la Presqu’île mystérieuse est la source de légendes urbaines, de sombres histoires et d’une perception très négative de la part des locaux. C’est un lieu dont on peut connaître le nom, mais sans s’y rendre : on l’évite, on la contourne, bien qu’elle se trouve en pleine ville.

Mais depuis quelques années, les choses bougent et se transforment. Le projet de la Presqu’île, investi par les équipes de l’agence néerlandaise MVRDV, prend petit à petit forme, par secteur, en commençant par la partie la plus proche du centre-ville. L’architecture d’aujourd’hui fait face à l’architecture de la reconstruction, ou de celle qui a survécu aux bombardements. Puisant sa force de renaissance par les bâtiments culturels qui y ont fleuri, la Presqu’île redore son blason, année après année. Entre son passé industriel, dont les grues rouillées en sont encore un témoignage poétique, et reconquête urbaine, la Presqu’île semble aujourd’hui être l’opportunité d’apporter en plein cœur de Caen, une véritable vitrine sur la ville qui se construit.

carte google map

La Presqu’île à deux pas du centre-ville de Caen. Crédit : Google Maps

La Presqu’île « théâtre », autrefois rythmé par le départ des grands bateaux

Ancienne zone marécageuse, la Presqu’île de Caen est située entre deux cours d’eau qui filent jusqu’à la mer, 15 kilomètres plus loin. En parallèle du fleuve l’Orne, le canal de Caen guide les nombreux cyclotouristes qui souhaitent retrouver la mer en à peine une heure de pédalage. Creusé dès le début du XIXè siècle, il assure également une hauteur d’eau suffisante afin de permettre aux plus gros bateaux de circuler sur cette voie aquatique.

Fortement industrialisée depuis le début du XXè siècle avec l’apparition de la Société Métallurgique de Normandie, la Presqu’île de Caen a pendant près d’un siècle été le théâtre d’un bouillonnement portuaire, entre le déchargement des matières premières, la vapeur dégagée par les grands bateaux et le cris des dockers sous les grues infatigables.

Les habitants de l’époque, en se promenant sur l’autre rive du canal, pouvaient rester de longs moments à contempler l’énergie qui animait alors le canal. À côté d’eux, une ligne de chemin de fer permettait même de rejoindre la côte, lorsque l’Orne, le canal et la mer se rencontrent à trois dans une chorégraphie rythmée par les marées quotidiennes.

 

Une Presqu’île en déprise, comme « un décor de film d’horreur »

25 années après la fermeture de la SMN et par conséquent de l’activité qui l’accompagnait sur le port, les grues sont toujours présentes. Rouillées, inactives, elles semblent patiemment attendre que l’activité reprenne à proximité des monts de charbons parfois visibles après le passage de certains gros porteurs. Parce que si la forte activité de la SMN ne peut plus animer le secteur, le port industriel de Caen accueille encore certains navires, plus rarement. La fougue du siècle passé n’est en tout cas plus aussi présente aujourd’hui, et depuis l’autre rive du canal, la Presqu’île est devenue cet espace morne et énigmatique.

En traversant le canal ou le fleuve sur le peu de franchissements disponibles, il est possible aux piétons d’accéder sur le territoire-même de la Presqu’île. En s’enfonçant dans le cœur de cette longue langue de terre, les marques de l’histoire du lieu sont encore largement perceptibles. Entre les vieux bâtiments industriels exploités par les petites entreprises ou bien abandonnés, entre les friches qui masquent des bâtiments en ruines, la déprise de la Presqu’île de Caen se ressent profondément dans une ambiance entre le glauque, l’horreur et la nostalgie. « On dirait un décor de film d’horreur, comme dans Walking Dead ! C’est toujours dans des endroits comme ceux-là qu’il se passe des choses », nous confie une étudiante avant que son camarade ne surenchérisse : « Ou bien le décor du film Billy Elliot », disait-il en évoquant le paysage des quartiers défavorisés après la fermetures des mines du Nord de l’Angleterre.

photo hangar abandonne a caen

Les hangars abandonnés attirent les amateurs de films d’horreur. Crédit : Maeva Mestres

 

Aujourd’hui encore, la Presqu’île est le lieu de tous les vices. Il n’est pas rare de tomber sur des seringues ou des préservatifs usagés, ainsi qu’une quantité inimaginable de déchets en tous genres. Longtemps, la Presqu’île était également le lieu de passe des prostituées, reconnaissables à leurs camionnettes éclairées de bougies rouges. De nombreux migrants ont également trouvé refuge dans cet espace isolé du monde urbain, pourtant situé juste à proximité.

 

Une perception négative, un territoire contourné

Cet ensemble de perceptions, alimentées par la culture marginale qui y règne à toutes les heures de la journée, donne à la Presqu’île un caractère bien particulier dans l’esprit des caennais. D’ailleurs, deux tendances se dessinent parmi l’image que peuvent en avoir les habitants de la préfecture normande.

D’une part, la perception « underground » du territoire semble alimenter chez les utilisateurs de la Presqu’île un certain sentiment d’exotisme, voire de frisson. Comme un parc d’attraction à taille réelle, beaucoup de personnes se promènent sur la Presqu’île pour venir y retrouver une âme perdue, ou pour venir ressentir une ambiance qui oscille entre un sentiment paradoxal d’insécurité, de découverte, mais aussi de tranquillité ou de calme… et tout ça à deux pas du centre-ville ! Des peintres peuvent par exemple se rendre dans cet espace, qui éveille en eux une certaine sensibilité liée à ces notions d’abandon et de reconquête de la nature sur l’urbain.

D’autre part, cette image perçue très négativement de la part des caennais à l’égard du grand espace en friche les pousse au contraire à adapter leurs trajets de manière à éviter le secteur, en particulier à cause de la crainte qui veille en eux. Il est compréhensible que la rencontre fortuite d’une personne malintentionnée dans un cadre qui rappelle certains films d’horreur, la présence d’une culture marginale et des vices qui y sont liés ne donne pas toujours envie de s’aventurer sur la Presqu’île.

photo d une route pres des hangars

Le routes peu accueillantes de la Presqu’île. Crédit : Maeva Mestres

Ces deux visions, ces deux rapports au frisson qui s’opposent, tirent malgré tout leurs source d’une perception partagée, plutôt négative de la Presqu’île. Lorsque les caennais ne prêtent pas une image péjorative, c’est simplement parce qu’ils disent ne pas connaître le territoire évoqué. Ce qui signifie que malgré sa présence à proximité immédiate du centre-ville de Caen, la Presqu’île représente un espace qui est très mal connu, très mal représenté géographiquement. En somme, soit la Presqu’île a une image dépréciative, soit elle est méconnue.

 

Projet Presqu’île : ressouder les temps de la ville

Mais depuis maintenant quelques années, la revitalisation de la Presqu’île a commencé. Depuis la déprise du territoire dans les années 90, les enjeux sont bien connus : une situation à quelques mètres du port de plaisance attractif, lui-même en plein centre, la présence de deux cours d’eau dont un est navigable ainsi qu’un espace foncier considérable qui s’étend jusqu’à la mer.

Ce qui est appelé la « Pointe », qui représente la zone de la Presqu’île la plus proche du centre de Caen, juste de l’autre côté du Bassin Saint-Pierre où se trouve le port de plaisance, accueille déjà de nombreux édifices culturels. En plus de l’École Supérieure des Arts et Médias (ESAM), le Cargö est la salle de spectacle dans laquelle ont notamment lieu les concerts de « musiques actuelles ». À quelques mètres de là, la Fermeture Éclair est une autre salle de musique, bien plus modeste mais qui offre également une scène aux artistes contemporains.

Le territoire de la Presqu’île est donc aujourd’hui devenu catalyseur d’une véritable culture urbaine. Cette dernière en est par conséquent un moteur principal sur le secteur de le Pointe, et ce qui en confère l’identité. Mais l’ambition de reconquête de la Presqu’île en déprise, et les enjeux qui en découlent, animent les réflexions urbaines, de la part des architectes et des urbanistes, étudiants comme professionnels.

D’ailleurs, après un concours lancé par la ville de Caen en 2010, c’est l’agence néerlandaise MVRDV qui a été désignée en 2013 pour mener le projet de réaménagement sur l’ensemble de la Presqu’île. À travers sa « Mosaïque », le nom du plan guide initial de l’équipe d’architectes, plusieurs bâtiments ont déjà été construits sur la Pointe Presqu’île. C’est notamment le cas du Tribunal de Grande Instance ou de la Bibliothèque Médiathèque Alexis de Tocqueville qui a été inaugurée en Janvier 2017. Dès la fin de l’année 2018, les premiers immeubles d’habitations commenceront à prendre forme.

photo du tribunal architecture

Le Tribunal de Grande Instance fait face à l’architecture héritée. Crédit : Maeva Mestres

 

Maintenant, l’ambition de MVRDV et de l’agglomération caennaise est de continuer à dynamiser la Presqu’île, depuis la Pointe déjà bien engagée jusqu’au cœur plus sauvage du territoire. Face à une architecture déjà hétérogène et indicatrice de l’histoire de la ville (celle du 19è siècle et celle de la reconstruction), l’architecture moderne proposée par les projets de la Presqu’île se pose en symbole d’un renouveau urbain ambitieux et tourné vers la ville de demain.

Si le passé sulfureux de la Presqu’île est aujourd’hui encore synonyme d’un passé industriel tumultueux et attractif, les projets de la Presqu’île entendent bien conserver les indices de ce caractère. Quand les majestueuses grues rouillées et les anciens rails de chemin de fer constelleront les nouveaux éléments urbains, quand les piétons pourront de nouveau flâner sans crainte et que le canal retrouvera son animation d’antan, il sera toujours possible pour le promeneur amateur de frissons de retrouver les témoignages d’une Presqu’île jusqu’alors source de fantasmes et de mystères.

 

photo de grues

La hauteur des grues soulève de nombreux mystère depuis l’autre rive du canal…
Crédit : Maeva Mestres

 

illustration du projet de l’agence MVRDV

Le projet de l’agence MVRDV

 

Lumières de la Ville

Réagissez sur le sujet

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiéeTous les Champs sont obligatoires

 

articles sur le même thème


Connexion
Inscription
  • Vous avez déjà un compte identifiez-vous
  • Mot de passe oublié ?
  • Vous n'avez pas de compte, créez le ici
  • * Champs obligatoires
  • Max 200ko / Min 100x100px
    choisir