Doit-on le Vélib à des anarchistes hollandais ?

30 Avr 2018

En 1965, un collectif d’anarchistes hollandais laissait à la libre disposition des Amsterdamois une poignée de vélos peints en blanc. Protestant contre le consumérisme et la pollution ambiante de la ville, ils n’avaient probablement pas idée du caractère révolutionnaire et généralisable de leur opération. Petit retour sur la naissance du vélo partagé tel qu’on le connaît aujourd’hui.

Robert Jasper Grootveld tague une publicité sur le tabac à Amsterdam, en décembre 1961

Robert Jasper Grootveld tague une publicité sur le tabac à Amsterdam, en décembre 1961 – Flickr/IISG

Amsterdam en proie aux voitures

Si l’on accepte volontiers de croire que le concept de vélo partagé est né aux Pays-Bas, il est plus difficile d’imaginer qu’il a été inventé par un mouvement anarchiste. En effet son marché fait aujourd’hui l’objet d’une concurrence capitaliste vigoureuse entre des start-up du monde entier, valorisées à hauteur de milliards de dollars. Mais Amsterdam n’a pas toujours été la reine du vélo que l’on connaît aujourd’hui, et le vélo libre n’a pas toujours suscité le même engouement. Dans les années 60, la capitale néerlandaise vient de doubler de taille en peu de temps. Elle est congestionnée et asphyxiée par les voitures. A court de solution, la mairie tente de mettre en place des parcs à voitures aux entrées de la ville, pour inviter les habitants à finir leur trajet sans leur véhicule. La situation interpelle les membres du collectif anarchiste Provo qui décident – en cohérence avec leurs préceptes – d’agir.

Les premières voitures électriques

Les premières voitures électriques en libre-service à Amsterdam, en 1974 – Verzamelde Historische Filmbeelden/Youtube

L’anarchie par le rire

Depuis 1961, un Amstellodamois se fait remarquer par ses interventions dans l’espace public. Pour protester contre l’accoutumance des consommateurs et contre l’exploitation publicitaire du tabagisme, Robert Jasper Grootveld recouvre toutes les publicités de la ville du mot « cancer ». C’est lui aussi qui pendant l’été 1964 revient chaque samedi soir à minuit faire un happening sur la place Spui, en plein centre de la ville. Le thème de ces interventions politico-humoristique ? Le « consommateur aliéné de demain ». Ses performances participatives finissent la plupart du temps par son arrestation, qu’il réussit à mettre en scène à son avantage. Ainsi, par une suite de hasards et de coups médiatiques habiles, l’homme fédère. Le mouvement Provo voit le jour autour des valeurs libertaires qu’il défend : de la dénonciation de la société de consommation à la libération sexuelle en passant par l’anticolonialisme.

Le nom du mouvement est tiré du terme « provo » qui signifie « un jeune qui sort dans la rue, s’ennuie et provoque des bagarres ». Peu utilisé à l’époque, le mot est choisi en 1965 par un criminologue néerlandais dans le cadre de sa thèse sur les blousons noirs, avec pour volonté de se distinguer du terme courant de « nozems ». Robert Jasper Grootveld retient immédiatement ce terme pour baptiser son magazine. Une manière selon le chercheur Nicolas Pas, auteur d’une thèse sur le mouvement Provo, d’acter le ton résolument humoristique du mouvement, qui en effet, est avant tout non violent. Le détournement, le canular et la provocation deviendront des armes de prédilection de ces pseudo-anarchistes. Pour les provos, la lutte prolétarienne n’a plus de raison d’être depuis l’avènement de la société de consommation : il s’agit désormais d’opposer le provotariat au consommateur, l’averti et l’asservi. La mission Provo est donc d’éveiller les consciences, notamment grâce au happening et la médiatisation.

Le premier "bureau électoral" du parti Provo

Le premier « bureau électoral » du parti Provo, 8 mai 1966 – Wikipédia

Le Plan Blanc

Le « Plan Vélo Blanc » voit ainsi le jour, pendant l’été 1965. Il fait partie d’un vaste plan d’action, dit « Plan Blanc » visant à interpeller les Amstellodamois sur divers sujets, tels que l’urbanisme, l’écologie, la consommation, les violences policières ou les mœurs sexuelles. Mais l’opération Provo échoue rapidement : la police confisque les cinquante vélos blancs laissés sans antivol dans la rue afin de… prévenir les vols. « Le premier Plan Vélo Blanc était juste un truc symbolique, explique au Guardian Luud Schimmelpennink, membre actif de Provo et cerveau du projet de vélo en libre-service. Nous avons peint quelques vélos en blanc et c’était tout. Les choses sont devenues vraiment sérieuses quand je suis devenu membre du conseil municipal deux ans plus tard. » En effet, convaincu du potentiel révolutionnaire d’un système de transport partagé, Schimmelpennink milite auprès des élus, désormais indépendamment de Provo.

Concrétiser l’utopie

L’ingénieur présente alors un plan de mise à disposition de 10.000 vélos blancs à travers Amsterdam. Les vélos appartiennent au passé lui répond-on. Persévérant il propose un système équivalent avec des voitures. C’est ainsi qu’en 1974, Amsterdam voit apparaître des voitures électriques en libre-service. Particulièrement visionnaire, le système est automatisé : l’utilisateur réserve son véhicule avec un ordinateur dans une cabine à même la rue. Faute de moyen le projet reste anecdotique, avec ses quatre voitures et son unique station. Schimmelpenninck passe les décennies suivantes à expérimenter et défendre son système de vélo en libre-service. Il attend surtout que les pouvoirs publics perçoivent l’intérêt de son projet avant-gardiste. Après des tentatives infructueuses au Danemark, puis à nouveau aux Pays-Bas, c’est un coup de fil de JC Decaux en 2002 qui va changer la donne. Après un succès à Vienne, puis Lyon, le vélo partagé de Schimmelpenninck débarque à Paris en 2007 : « un moment décisif de l’histoire du vélo partagé » affirme-t-il…

De leur côté, les provos – pourtant dénigrés par leurs camarades anarchistes italiens ou français pour leur maigres concepts théoriques – font un parcours médiatique exemplaire. Leurs coups les font connaître à travers le monde, et leur style de vie souvent comparé à celui des beatniks les popularise au sein de la jeunesse européenne et américaine. Selon Daniel Cohn-Bendit, la fraîcheur de leurs actions inspire même les étudiants à l’origine du mouvement du 22 mars 1968 à Nanterre. Pourtant, en mai 1967, le mouvement se considère trop mainstream et s’auto-dissout dans une ultime action à Amsterdam.

Aujourd’hui l’héritage Provo est discuté, leur capacité de mobilisation sauvant tout juste la faiblesse de leur théorie. Pour reprendre les qualificatifs d’une émission française de l’époque, ces « jeunes gens d’apparence beatnik » qui avaient des « cheveux longs » mais pas « des idées assez larges », ont en tout cas contribué à transformer le visage de nos villes contemporaines.

Hommage à la lutte contre la guerre du Vietnam des provos à la Haye

Hommage à la lutte contre la guerre du Vietnam des provos à la Haye – Wikipédia

Usbek & Rica

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