Le nudge : une nouvelle norme pour la ville de demain ?

12 Fév 2018

Récemment un nouveau genre de passage piéton a été expérimenté à Cysoing, dans le Nord. Sur le sol, les formes rectangulaires habituellement dessinées sur les routes ont cette-fois ci été représentées en 3D, et donnent l’impression d’être en lévitation. L’effet d’optique produit a pour but de faire ralentir les automobilistes à son approche. Dans le R.E.R. E, un projet de dessin de dents a été imaginé pour donner l’impression aux utilisateurs qu’ils pourraient se faire mordre par les portes qui se referment.

L’objectif ? Dissuader les retardataires, qui dans une course frénétique, tentent de pénétrer dans la rame alors que la sonnerie d’alerte de fermeture des portes a déjà retentit.

De plus en plus, cette tendance se développe de différentes manières dans les espaces publics. Cette technique est issue de travaux de science comportementale visant à orienter vos choix, en douceur, pour votre bien ou pour celui de la collectivité, sans que vous ayez toujours conscience d’en être l’objet. Cette technique, c’est ce que l’on appelle le nudge. De quelle manière s‘applique ce petit « coup de pouce » en faveur de la ville ? En exposant quelques exemples, tâchons de décrypter et d’analyser le phénomène, ses vertus mais aussi les questions qu’il peut soulever.

Le nudge pour influencer positivement nos comportements

Les nudges envahissent nos villes et on ne s’en rend même pas compte. Les nudges se multiplient dans nos environnements quotidiens et modifient nos comportements à notre insu. Ils ne prennent pourtant pas énormément de place dans les espaces publics : ils sont au contraire suffisamment discrets pour que nous n’y fassions pas particulièrement attention, mais suffisamment visibles pour que notre cerveau puisse les percevoir, de manière consciente ou non. Parce que le nudge c’est bel et bien cela. C’est ce petit équipement dont l’objectif est d’inciter les personnes qui le voient à adopter des comportements qui leurs seraient dictés.

Ces comportements provoqués ne sont pourtant pas imposés à proprement parler. Le nudge n’est qu’une incitation à effectuer un geste, mais sans contrainte particulière. Son objectif est en général de provoquer un comportement qui puisse être bénéfique pour la personne concernée, pour la société ou pour l’environnement. Ce n’est donc que par un « coup de pouce » – ou un « coup de coude », pour traduire littéralement – que le nudge incite à changer son comportement en faveur du bien commun.

La SNCF a par exemple eu la bonne idée de peindre de fausses dents menaçantes sur le bord des portes du R.E.R. Les retardataires effrayés par l’idée de se faire croquer, bien que la menace ne soit pas plus dangereuse qu’auparavant, auront inconsciemment moins d’entrain à vouloir s’engouffrer coûte que coûte dans les rames. C’est bien souvent à cause du blocage d’une porte suite à l’engouffrement tardif d’un voyageur que les retards de rames sont causés.

De la même manière, la présence de panneaux signalant un passage interdit dans certains couloirs du métro n’empêchaient pas toujours certaines personnes à emprunter le chemin. Mais l’implantation de panneaux indiquant cette fois-ci une « voie sans issue » les dissuade davantage. À tel point qu’une baisse de 50 % de mauvais sens de la marche a pu être repérée.

Quand le partage de la voie devient naturel

Le nudge peut également avoir une grande influence sur l’utilisation du milieu urbain par les citadins. Lorsque des habitudes plus ou moins nocives sont ancrées dans les comportements des personnes, nous avons pu remarquer que l’installation de nudges devient très régulièrement source d’un meilleur respect et d’un meilleur partage de l’espace public, mais aussi d’une meilleure sécurité.

À Chicago par exemple, Lake Shore Drive est une voie longeant le lac Michigan qui était sujette à de nombreux accidents. Pour limiter ces derniers, les pouvoirs publics ont dessiné en 2006 des bandes blanches en travers de la route, plus proches les unes des autres à mesure que l’on progresse sur la voie. À vitesse équivalente, la succession des bandes s’accélère et donne l’impression aux automobilistes d’aller plus vite, les poussant par conséquent à lever le pied. Résultat, 36 % d’accidents en moins ont été mesurés sur ce tronçon depuis l’installation des bandes.

Dans cet exemple, il s’agit d’une question de sécurité et de santé publique. Mais c’est aussi une question de partage de la voie, entre automobilistes mais aussi entres les autres modes de déplacements, comme les piétons à proximité ou les cyclistes. Dans la même veine, le bureau de conseil néerlandais SHIFT, basé à Nimègue aux Pays-Bas, a tenté sa chance : après avoir constaté un fort encombrement à l’embranchement d’une piste cyclable, les fondatrices de SHIFT ont astucieusement appliqué une bande adhésive blanche, complétée par des flèches directionnelles à l’image d’une voirie automobile, de manière à compartimenter en amont les cyclistes qui voulaient tourner dans la même direction et ainsi mieux gérer les flux de bicyclettes, mieux partager la voie et ainsi prévenir des carambolages.

Le nudge pour un monde durable

Le phénomène du nudge n’est pas seulement applicable à la voirie et à la lutte contre les accidents de la route. Il peut également s’appliquer aux modes de vies au sein de la ville, qui engagent la rencontre entre les citoyens ou bien le respect aux attentes liées à la transition énergétique et aux modes de consommation de chacun. En ce qui concerne le recyclage par exemple, la ville de La Verne en Californie a incité les habitants de 120 maisons à acquérir des comportements exemplaires dans le quartier. L’idée était d’indiquer à chaque citoyen le nombre de voisins qui pratiquaient le recyclage. En souhaitant s’intégrer dans une dynamique collective modèle, les mauvais élèves prendront certainement l’initiative d’adopter les gestes écologiques de la même manière. Et cela a fonctionné puisque 19 % d’efforts supplémentaire en vertu du recyclage ont ainsi été observés dans le quartier.

Il existe par ailleurs une multitude d’exemples de nudges qui permettent d’agir en faveur de l’environnement, mais aussi contre le gaspillage énergétique. Les compteurs Linky permettent par exemple de garder un œil sur sa consommation électrique. Et le simple fait de se rendre compte en direct de l’énergie dépensée permet de réduire considérablement les dépenses superflues et le gaspillage énergétique.

D’ailleurs, plusieurs événements sont spécialement dédiés pour la présentation de projets de type nudge, notamment dans le domaine de l’écologie. En 2015 par exemple, le Nudge Challenge COP21 avait déjà attiré près d’une centaine de participants ! Le Nudge Challenge Paris 2024 sera alors l’occasion de présenter les meilleurs nudges pour faciliter le passage à l’acte et les écogestes d’un maximum de personnes.

Le nudge est donc devenu une démarche attractive pour les pouvoirs publics, car elle est peu chère, permet de stimuler l’imagination et les démarches citoyennes, et surtout n’est pas perçue par la population comme étant une contrainte forcée !

 

Gentil coup de pouce ou manipulation de masse ?

Mais si la méthode de cette science comportementale est utilisée dans tous les domaines imaginables, de l’aménagement urbain, à l’architecture, et aussi en entreprise, en économie et dans d’autres secteurs, son impact sur le comportement des personnes qui en sont la cible ainsi que les résultats impressionnants qu’ils peuvent entraîner peuvent pourtant poser de sérieuses questions d’éthique.

Les bilans et les études concernant les nudges semblent démontrer que ces méthodes d’« incitation douce » fonctionnent prodigieusement bien et sont très prometteuses dans chacun des domaines dont on y fait l’usage. Toutefois, l’idée de manipulation de masse – aussi vertueuse soit-elle – soulève parfois des réactions davantage nuancées.

Nos choix quotidiens, comme prendre l’escalier mécanique ou non, résultent plutôt de nos émotions et de notre instinct que de décisions rationnelles. En voyant donc une foule se diriger dans une unique direction, notre instinct nous mènera à emprunter le même chemin. Dans le cas où ce chemin ait pu être « aidé » par un dispositif de type nudge, ne faut-il pas avoir peur de devoir à terme nous confronter à des usages abusifs, qui profiteraient de nos émotions pour nous diriger vers des destins plus sombre ?

Une solution pour la ville de demain ?

En fait, il semblerait qu’un « mauvais nudge » ne fonctionne pas réellement. L’idée générale du concept est en effet de faire germer par l’action une volonté déjà présente dans l’esprit de la personne ciblée. Si plus ou moins tout le monde est d’accord pour affirmer qu’il faut faire des économies d’énergie, le passage à l’acte est plus difficile. À l’aide d’un nudge adapté, la prise d’initiative en sera en revanche effective et collective.

On le comprend à travers les différents exemples qui ont été évoqués, le nudge est un phénomène qui permet de passer de la connaissance d’enjeux à l’action pour son propre bien ou pour le bien commun. Dans le cadre de la ville durable et partagée, le nudge apparaît donc comme étant une solution de premier choix pour inciter les utilisateurs à adopter les comportements vertueux, bien qu’il faille en mesurer les impacts et rester vigilants quant à son utilisation.

L’un des enjeux de la société de demain est non-seulement de faire agir l’ensemble des citoyens en faveur de tous, mais est surtout de leur permettre de développer un regard critique sur les bons et les mauvais comportements à adopter. En ce sens, il serait judicieux de s’interroger sur la manière dont le développement de la pensée critique de personnes « nudgées » entre en jeu. Autrement dit, si les nudges nous guident par le biais de nos sentiments et que les comportements provoqués ne sont qu’instinctifs, peut-on encore être conscients des vertus dudit comportement, et construire durablement ce que l’on définit comme étant une ville durable ?

Lumières de la Ville

Vos réactions

Jean-Marc Badaroux 14 février 2018

Bonjour,

Une remarque au sujet du nudge mis en place par la SNCF, cité pour exemple dans l’article : « … de fausses dents menaçantes sur le bord des portes du R.E.R ». Un nudge, à mon sens, ne peut être menaçant. Le fait même qu’il puisse effrayer est courir le risque de générer de nouveaux biais cognitifs dans le contexte en question, le principal pouvant bien être l’envie de répondre à une provocation ressentie. Ou tout juste de s’en moquer, dans les deux sens du terme. En tant qu’ancien habitant du 93, j’imagine la réaction d’un gamin des cités de 15 ans face à ces mâchoires…

De plus, quid de l’efficience d’un nudge quand l’on se trompe de cible, quand la réelle problématique n’est pas véritablement le comportement des usagers, mais les faiblesses organisationnelles (et budgétaires) de l’opérateur ? Entériner que bien souvent les biais cognitifs qui occasionnent les retards de RER seraient la sur-confiance, l’affect et la perception sélective de certains clients est osé. De la difficulté d’amener son client à admettre ce qu’il ne veut voir…

Le deuxième exemple, celui du sens interdit dans les couloirs du métro, soulève lui aussi une question intéressante : un nudge peut-il mentir ?

Jean-Marc Badaroux
Agence NUDGE ME

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