L’urbanisme du froid : un vrai débat dans la construction des villes de demain ?

17 Jan 2018

Les vagues de froid que nous traversons généralement l’hiver nous poussent à nous questionner sur la manière d’aménager nos villes. En effet, nos pratiques urbaines changent en fonction des saisons. Les espaces publics en période de fortes chaleurs, qu’ils soient accueillants ou non, sont happés par les citadins. On cherche à profiter des longues journées d’été et de la douceur du climat. Pique-nique entre amis, ballades en vélo ou marche solitaire, tous les prétextes sont bons pour vivre à l’extérieur. Au cours des vagues de froid, l’extérieur est fuit ou au mieux timidement abordé. On prend les transports en commun plutôt que de rentrer à pieds. On oublie les pique-nique pour les intérieurs confortables. Emmitouflés, on presse le pas pour les trajets extérieurs inévitables. Hors de questions de juste rester dehors. Il fait trop froid !

Et si les espaces publics de l’hiver étaient dynamiques dans la ville de demain ? Et si nous profitions des espaces publics tout au long de l’année plutôt que de rester dans nos petits intérieurs en cours de densification ? L’urbanisme de demain valorise la construction de “villes à échelle humaine” où nous vivons les espaces publics, où nous abandonnons nos voitures, où nous recréons des interactions sociales à partir de cet espace public. Dans cette logique, nous devrions donc susciter cette théorie tout au long de l’année plutôt que de rentrer se réfugier sous nos plaids ! Mais comment ?

maison sous la neige et le froid

liberation.fr

L’aménagement hivernal, une pratique immatérielle

Les saisons changent, et la ville subit. Quand l’hiver arrive, chacun rentre chez soi. La seule chance d’interagir avec des gens en hiver, c’est d’aller dans des bars ou chez des amis. De manière générale, les citadins sont incités à se rendre dans l’espace public quand il s’y passe quelque chose. Quand ils ont quelque chose à y faire. Le sort des villes d’hiver n’est donc pas complètement perdu. Les marchés de Noël attirent encore les chalands !

C’est dans cette observation que réside toute la différence actuelle entre les espaces publics en hiver et en été. On ne sort pas sans raisons quand il fait froid. On sort pour se déplacer. On sort aussi pour des manifestations événementielles. Mais on ne sort pas pour rester dans l’espace public. En hiver, pas le temps de flâner ! L’extérieur est uniquement une contrainte à laquelle on tente d’échapper au maximum.

A Montréal, où le froid domine une grande partie de l’année, l’organisme à but non lucratif Pépinière & co l’a bien compris : pour faire sortir les gens, il faut de l’animation ! Dans cette optique, ils ont monté un projet de place publique éphémère : La Petite Floride, situé au cœur de Mile-End. De janvier à l’arrivée du printemps, la place publique est aménagée : un café et un bar sont installés lors des événements. Un feu est mis en place et entretenu par les passants. En cas de neige, celle-ci est utilisée pour des ateliers de constructions créatives. Un bus chauffé, accompagné d’une piste de danse, d’une patinoire et d’une piste de jeu structurent l’espace. Le projet devrait permettre l’organisation de batailles de boules de neige, de tournois de curling ou encore de courses de traîneau. Si l’idée semble bénéfique, elle ne reste pour le moment qu’événementielle et ponctuelle.

espace publique

La place publique, la Petite Floride, comme l’imagine la Pépinière & co.

photo de personnes a l exterieur profitant de l espace public

Crédits photos : La Pépinière

 

Ne plus assimiler extérieurs agréables à températures élevées !

L’événementiel dans l’espace public fait donc ses preuves ! Mais ne devrions-nous pas penser plus globalement, à l’échelle de la ville entière ?

L’été, les parcs nous accueillent. Les arbres nous protègent du soleil en cas de grandes chaleurs. Les fontaines rafraîchissent l’air. Les terrasses envahissent l’espace public. Le citadin aguerri sait à quelle terrasse il faut se rendre en fonction de l’heure pour boire un verre au soleil. Pourquoi les aménagements urbains ne sont en harmonie qu’avec les températures élevées ?

L’aménagement des espaces publics n’est pas pensé en fonction des saisons. Ces dernières changent, mais la ville s’y adapte trop peu. Le froid, le vent et le manque de luminosité jouent un rôle sur notre perception des espaces et sur notre volonté d’y rester. Selon certaines études, ces paramètres jouent aussi sur notre moral ! Alors pourquoi ne pas adapter nos villes à l’hiver ?

Au sein de l’Université de Montréal, un travail de recherche sur le “design hivernal des espaces publics” a été effectué par Olivier Legault, spécialiste de l’aménagement. L’objectif de ce travail est de pousser les connaissances sur les principes d’aménagement des villes d’hiver. Il faut reconnaître que l’hiver présente des désagréments qui poussent à l’hibernation : froid, solitude ou encore espaces publics non hospitaliers. Pourtant, l’hiver est beau et de petits aménagements simples pourraient nous permettre d’en apprécier la beauté.

Le nouveau projet de place publique hivernal à Québec répond à ces petites solutions apportées dans ce travail de recherche. Sur le parvis de l’Église Saint Jean-Baptiste, un nouveau genre de mobilier urbain vient de voir le jour, une place publique hivernale.

photo place de l eglise

Une nouvelle place publique est érigée sur le parvis de l’église Saint-Jean-Baptiste. Photo : Radio-Canada

La structure ne paye pas de mine. Elle est pourtant un bel exemple d’aménagement hivernal développé par le collectif les malcommodes, qui regroupe sept étudiants de l’École d’architecture de l’Université Laval.

Le lieu d’implantation n’est pas choisi au hasard. C’est un espace qui bénéficie au maximum de l’ensoleillement si rare en hiver. Il emmagasine donc plus de chaleur que d’autres espaces. La structure est composée de trois murs géants couverts de branches de pin, afin de créer « un moment d’arrêt à l’abri des inconforts hivernaux ». En effet, ces murs bloquent l’effet des vents dominants. Ainsi, ce nouveau genre de mobilier urbain permet de s’offrir une pause extérieure à l’abri du froid.

Cette démarche impulsée par des étudiants en architecture est une forme d’architecture bioclimatique, appliquée au mobilier urbain. Ce mode de conception architecturale consiste à trouver le meilleur équilibre entre le bâtiment, le climat environnant et le confort de l’habitant. L’architecture bioclimatique tire le meilleur parti du rayonnement solaire et de la circulation naturelle de l’air pour réduire les besoins énergétiques, maintenir des températures agréables, contrôler l’humidité et favoriser l’éclairage naturel. Penser l’aménagement en fonction des saisons et climats ne serait-il pas, au final, complémentaire à la vision globale du développement durable ?

 

Une ville hivernale pour une ville durable ?

Penser la ville de l’hiver, c’est également penser durable. Penser l’urbanisme hivernal c’est aussi vouloir installer une harmonie entre nos modes de vie et notre environnement. Pour le moment, nous essayons de maintenir la pratique des terrasses en hiver via la mise en place de chauffages.

Demain, nous pourrons sans doute étendre le potentiel de l’architecture bioclimatique en la faisant passer de l’habitat à la conception d’espaces publics. Alors l’implantation des lieux urbains et de la ville toute entière pourrait être pensée dans une logique bioclimatique. A titre expérimental, les malcommodes ont pu le faire en créant une place hivernale. L’objectif ainsi étendu permettrait à la ville de maintenir une vie extérieure, respectueuse de l’environnement.

L’économie énergétique ou l’optimisation des déplacements sont des logiques intégrées à la définition de la ville durable. Penser une ville qui se tient chaud, c’est penser une ville dense. En créant des infrastructures densifiées, chaque cellule fait profiter aux autres de la chaleur qu’il crée, ce qui réduit le besoin et installe les bases d’une ville frugale, qui n’a plus besoin de consommations excessives pour vivre. Aussi, vivre densifié, c’est réduire les distances de déplacement et inciter la pratique piétonne. Dans ce cadre, la ville de l’hiver répond aux impératifs de la ville durable.

La ville durable, c’est aussi un aspect social et solidaire. Remettre divers lieux de rencontre de manière continue sur l’année permet également d’agir dans cette optique. La ville du froid implique des petites échelles, une taille humaine qui favorise la rencontre et le développement du lien social dans l’espace public.

Pour initier ce regain d’activités extérieures, et faire sortir les citadins de chez eux, Montréal s’est récemment appuyé sur l’art technologique. Une vitrine qui a permis le retour de la pratique locale des espaces publics en hiver, mais qui a aussi inspiré d’autres villes. Le Partenariat des spectacles est une association à but non lucratif, soutenue par la Ville de Montréal. Ils travaillent à la mise en valeur culturelle des quartiers, notamment à travers l’espace public. Avec diverses associations, ils mettent en place du mobilier urbain lumineux et interactif dans l’espace public. Le manque de lumière hivernal devient alors un atout pour la ville grâce à la luminothérapie. D’abord installées à Montréal, ces bascules lumineuses de Lateral Office et CS Design ont été exposées cette année à Londres, puis à Lugano, en Suisse.

Source : www.lightzoomlumiere.fr

La pensée urbaine actuelle promeut de plus en plus l’occupation des espaces publics pour des villes à taille humaine. Rendre les espaces publics attractifs permet d’améliorer l’atmosphère sociale et culturelle d’une ville. Si nous ne pensons pas encore l’urbanisme du froid, ou l’urbanisme hivernal, ne serait-il pas cohérent, pour un développement urbain durable, de penser l’aménagement adaptatif ? Dans une vision urbaine globale de réinvestissement des espaces publics, n’est-il pas pertinent de penser l’adaptabilité saisonnière des espaces publics ? En plus d’être un défi à relever, l’hiver pourrait se présenter comme un potentiel à explorer !

Lumières de la Ville

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