« L’espace public, il faut le fabriquer et le stimuler » (1/2)

8 Déc 2014

Interview d’Alain Bourdin, sociologue et urbaniste, auteur du livre Métapolis revisitée (L’Aube, 2014), consacré aux mutations des métropoles mondiales.

Alain Bourdin ; Copyright : YouTube

Alain Bourdin, sociologue et urbaniste ; Copyright : YouTube

« Métapolis » est un concept inventé en 1995 par l’urbaniste François Ascher pour définir les mutations des grandes métropoles mondiales. Pourquoi avoir choisi de le revisiter vingt ans plus tard ?

François Ascher était un collègue et un très bon ami. Quand il est décédé, il m’a désigné comme mandataire intellectuel. En 2012, j’ai co-écrit La ville sans lieux avec un collègue allemand et un autre américain. Je m’étais occupé du chapitre expliquant en quoi le concept de « Métapolis » permettait de mieux appréhender la virtualisation de l’espace urbain. Et Jean Viard m’a conseillé de développer ce texte pour en faire un bouquin. Voilà comment je me suis mis à préparer Métapolis revisitée. Par ailleurs, quand j’ai écrit le livre, je rentrais tout juste d’un voyage à Shanghai et Hong Kong où j’étais notamment allé regarder, dans le cadre d’une étude sur le luxe, comment les centres commerciaux sont aménagés là-bas.

Métapolis, c’est quoi exactement ?

C’est une construction intellectuelle. Ce n’est pas une réalité mais un outil pour aider à mieux comprendre les évolutions urbaines. C’est un concept analytique plus que descriptif.

Quelle métropole mondiale incarne le mieux ce concept ?

Si l’on fait un mix entre New York, Los Angeles, Londres, Paris, Shanghai et Sao Paulo, on a la base de l’univers Métapolis.

Dans votre livre, vous expliquez que nous assistons à la « fin de l’espace public ». Que voulez-vous dire exactement ?

Nous assistons, plus exactement, à la disparition de l’espace public tel qu’on l’a pensé pendant plusieurs décennies. Historiquement, les espaces de rencontre, de délibération et de célébration collective n’étaient jamais complètement ouverts. La notion d’espace public ouvert est récente. Et la grande ambigüité du XXe siècle, c’est d’avoir défendu cette ouverture de l’espace public, tout en souhaitant y maintenir une forme d’ordre et de contrôle. Cette tension est d’autant plus difficile à assumer que nous vivons désormais dans un univers urbain où les flux s’accélèrent sans cesse. Du coup, on tend vers une redéfinition des espaces communs : on a tendance à aménager des espaces filtrés pas vraiment ouverts, comme les centres commerciaux, mais aussi ce que j’appellerai du « non espace public ».

Qu’entendez-vous par « non espace public » ?

Je vais vous raconter une anecdote assez révélatrice. J’ai participé récemment à une concertation dans le cadre d’une démarche participative dans une commune. Une brave dame prend la parole pour dire ceci : « Maintenant, toutes les résidences sont fermées. Quand je me déplace entre l’arrêt de bus et mon domicile le soir, j’ai 800 m sans le moindre endroit où me planquer si quelqu’un me suit… » C’est très intéressant comme témoignage, ça montre bien cette idée de « non espace public » : nos rues sont de l’espace fonctionnel, de l’espace de flux, mais qui ne permet pas un usage ouvert. L’idée d’une ville structurée par un espace public généralisé, telle qu’on l’a fantasmée au XXe siècle, c’est terminé ! Du coup, la gestion de la ville, et en particulier du centre-ville, devient un enjeu central.

C’est-à-dire ?

Je suis effaré par le relatif mépris des urbanistes, des architectes et des autres acteurs de la ville en France pour le travail de management des centres-villes tel qu’il s’opère, par exemple, dans les villes belges. Ces régulateurs « refont » de l’espace public avec des moyens de gestion tout à fait limités, et c’est souvent réussi. L’espace public qui se gère tout seul, c’est fini. Pour qu’il existe, il faut le fabriquer et le stimuler sans arrêt. Or en France, on est toujours dans cette croyance en un espace public fabriqué à grands coups d’aménagements, comme au temps des Trente Glorieuses. On a toujours sous-estimé les problèmes de fonctionnement et on a encore du mal à prendre en compte « le vivant » au sens large.

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Usbek & Rica

Vos réactions

pepe 8 décembre 2014

Je vous cite : « Maintenant, toutes les résidences sont fermées. Quand je me déplace entre l’arrêt de bus et mon domicile le soir, j’ai 800 m sans le moindre endroit où me planquer si quelqu’un me suit… »

Des villes mettent en place la visiosurveillance, accessoire complémentaire et critiqué par les ‘touche-pas-à-mon-pote’

La violence urbaine est telle de nos jours qu’un urbaniste sensé n’a pas toutes les solutions pour « le vivant ». A mon humble avis, ils n’ont pas ce mépris.

La Préfecture doit être très impliquée dans un aménagement urbain afin de limiter les luttes partisanes stériles.

Adeline ATTIA 18 décembre 2014

Moi j’adhère à 200% avec ce propos: en France, on est toujours dans cette croyance en un espace public fabriqué à grands coups d’aménagements, comme au temps des Trente Glorieuses. On a toujours sous-estimé les problèmes de fonctionnement et on a encore du mal à prendre en compte « le vivant » au sens large. Au SIMI (genre de festival de Cannes de l’immobilier d’entreprise début décembre à Paris, le thème central est toujours l’aménagement, l’infrastructure et le vivant s’appelle le « logement résidentiel » ;-))))

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