Les artistes Boijeot et Renauld, créateurs d’espaces urbains mentaux

28 Juin 2016

On parle souvent de « paysages du quotidien ». Laurent Boijeot et Sébastien Renauld sont deux artistes du quotidien. Artistes de rue, ils s’opposent à une pratique classique du théâtre, réservée à une élite, enfermé dans une salle et cantonnant le public dans le rôle de simple spectateur. Se qualifiant eux même de « lubrifiant social », ils ont pour habitude d’effectuer des transhumances urbaines, prétextes à l’établissement du dialogue entre les différentes parties prenantes d’un quartier. Leur leitmotiv : Faire émerger des « villes invisibles ». Sortes de Marco Polo des temps modernes, ils font apparaître, le temps (ou devrait-on dire l’espace) d’une rencontre, de nouvelles formes d’urbanité, qui resteront gravées dans la mémoire de ceux qui en ont vécu l’expérience.

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Hotel Empire : The New York crossing
Octobre 2015, 732 heures, New York City, United States.
Photographe : Clément Martin

« Nous pourrions ne vous parler que de Lisa, mais ça ne vous raconterait rien. Cette activation marque notre entrée dans le jeu de l’humanité. Point zéro d’un habiter commun, ou vaste fumisterie. On adore se faire voler notre travail et zoner à table avec nos congénères. Être payé pour habiter la rue, l’art contemporain a du souci à se faire », Boijeot et Renauld.

Vous avez dit habiter ?

Si pour certains, habiter se résume à résider, pour Boijeot et Renauld, ce terme est bien plus englobant. Habiter, c’est traverser,  fréquenter, s’approprier, se construire des balises spatiales, développer un affect vis-à-vis d’un territoire, établir une relation intime avec un espace,  cohabiter… Pour faire valoir cette notion d’habiter le monde, les deux artistes ont conçu une performance  consistant à placer des lits, des chaises et des tables mobiles dans l’espace public. Ils invitent qui veut, passants, amis, voisins, à venir s’y poser un moment et inventer une nouvelle intimité aux yeux de tous.

« Le lit est un objet irrésistible. En plaçant l’objet le plus intime et le plus privé dans la rue, nous déconstruisons les codes et abattons les frontières. Les draps sont blancs et propres, s’y assoie-t-on ? Y dort-on ? Certains y piquent une sieste, d’autres préfèrent s’attabler pour discuter. C’est très perturbant de créer un intérieur en extérieur. Les gens ne savent plus comment se positionner. Une fois, une jeune femme nous a demandé si elle pouvait fumer ! Sous cette bretelle d’autoroute, il n’y avait pas d’intérieur autre que dans sa tête.

Nous, en revanche, nous dormons dans ces lits et mangeons sur ces tables tout le temps de la performance. Nous avançons avec ce mobilier à peu près 500m par jour. Cette lenteur est primordiale, elle nous permet d’appartenir à un quartier sans l’occuper. Il est très important pour nous de ne pas entraver la fluidité de l’espace public, de ne pas attiser les colères ni les conflits, alors, nous ne faisons que passer, agglomérant les habitants au fil de notre trajet. Traverser une ville à ce rythme peut parfois prendre plusieurs semaines ! »

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Spectacle de rue
Aout 2013, 138 heures, La Chaux-de-Fonds, Suisse.
Photographies: Alban Hodot

Au fil de leur transhumance, les langues se délient, l’espace est partagé et les moments de convivialité s’intensifient. Les deux artistes n’ont d’autre rôle que de servir d’étincelle. Parfois ils amènent un sujet, d’autres fois ils s’effacent, laissant les habitant devenir les acteurs de leur propre scène. « Les discussions peuvent tourner autour des crottes de chien comme autour des politiques de relogement, de problèmes d’aménagements urbains ou de sens de la vie. Mais inévitablement, nous plongeons dans l’intimité des individus au point que ça peut en devenir dérangeant, voire insoutenable ». Si, spatialement, leur passage ne laisse aucune trace,  celle-ci est bien réelle dans l’esprit des gens, comme taillée au ciseau. Sortes de créateurs d’espaces mentaux, les deux artistes œuvrent à rajouter une strate à la mémoire collective d’un lieu.

Dans une société où la discussion collective n’existe plus, Boijeot et Renauld ramènent dans la rue les outils qui la régénèrent. Mais ils sont précis : « Nous ne faisons qu’apporter les outils, nous refusons de contrôler les situations ».

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Spectacle de rue
Aout 2013, 138 heures, La Chaux-de-Fonds, Suisse.
Photographies: Alban Hodot

Sans toit ni loi

En devenant des sans toits, Lolo et Seb – comme ils s’appellent affectueusement entre eux – réveillent la bienveillance collective et mettent en perspective la question de l’accueil de l’autre. Les habitants du quartier leur apportent le petit déjeuner, les aident à déplacer leur mobilier ou encore les invitent à prendre une douche chez eux. « La générosité des gens nous surprend toujours. A New York, un chanteur d’opéra nous rejoignait tous les soirs pour nous chanter un air avant de nous endormir. Ce sont les petits cadeaux de la rue ! D’un autre côté, ces gestes de solidarité révèlent la méfiance et la peur de « l’étranger ». Ceux qui les prodiguent se rendent compte qu’ils ont fait cela pour nous, mais qu’ils ne l’ont jamais fait pour le SDF qui dort en bas de chez eux. Savoir que nous sommes des artistes, que ceci n’est qu’une performance, que nous avons, comme eux, une carte bleue… les rassure. Notre passage réveille l’esprit de solidarité, tout en le remettant en question. »

Par ces actions, Boijeot et Renauld remettent également en cause les notions de « concertation citoyenne » ou de « démocratie participative » dont le cadre légal n’a pas trouvé de forme adéquate, selon eux.

« A Nancy, la mairie nous a invité à intervenir dans l’espace public. D’habitude, nous agissons dans le secret, sans prévenir, sans autorisation. Pour cette commande, nous avons décidé de jouer le jeu en demandant en échange à ce que deux des membres de l’équipe municipale soient continuellement sur place avec nous. Entre audit informel et colonie de vacances, ce moment au plus proche des habitants a enthousiasmé l’équipe municipale.

Mais c’est tout de même invraisemblable que nous ayons besoin de les aider à faire leur taff, non ? Ces gens ne connaissent pas leur ville, ses habitants ni leurs préoccupations. Ils sont déconnectés de la réalité sociale du territoire qu’ils « gouvernent ». Et au final, bien qu’ils se soient prêtés à la performance, la municipalité n’a jamais tenu compte de tout ce qui s’était dit durant ces quelques jours. C’est toujours la même histoire, mais il faut dire que la signification des propos recueillis est à relativiser ».

Leur geste, fondamentalement politique, tente de réamorcer une gestion commune de la cité et de mettre en place, l’espace d’un instant qui parfois perdure, une agora minuscule. Mais pour cela, pas besoin de politiques…

En plus d’être sans toit, Boijeot et Renauld sont « sans loi » ou du moins, il se déplace à la manière de funambules sur le fil de la légalité. Ce qu’ils aiment par-dessus tout : semer le trouble dans l’espace public. Leurs actions, se plaçant parfois à la limite de la légalité, visent à questionner le système et l’ordre établi. Mise sur le marché de l’art d’une monnaie qui ressemble à s’y méprendre à l’euro, jeu de rôle menaçant la santé mentale de celui à qui il se destine, mise en vente de la ville de Reims avec inscription dans les petites annonces du véritable numéro de téléphone du maire… Boijeot et Renauld jouent avec la transgression et pervertissent les apparences faux semblants.

A l’occasion du Festival d’Aurillac de 2012, après avoir faussement annoncé l’annulation de l’événement, les deux compères ont barricadé des rues, agrémenté la cérémonie messianique d’ouverture par une bénédiction à l’extincteur ou encore déposé des bombes à peintures dans toute la ville afin que la population s’en empare. Ni une, ni deux, le chaos s’est abattu sur la cité. Pourtant, les deux artistes n’ont pas à proprement parler « agi », ils n’ont fait qu’« inciter » la population.

« Retour en terre de ménestrels. Avec l’envie d’en découdre. La mise en rue de pièges raviva le sentiment créatif de certains et provoqua papotes et filatures des renseignements généraux. Les petits commerçants intermittents nous en veulent pour longtemps d’avoir annulé leur grande braderie et d’avoir remis des chaussettes à une ville où elles sont proscrites. Des gestes durs, mais indispensables. Des chantiers qui puent la vie » peut-on lire sur leur site internet. Enigmatique… comme l’intégralité des descriptions de leurs actions… mais ils se justifient : « Ce que nous faisons est intransmissible, inracontable. Il faut le vivre. »

L’un des objectifs des deux artistes est également de responsabiliser les pouvoirs publics. Si les situations dégénèrent, Boijeot et Renauld ne peuvent être considérés comme seuls responsables. « Nous sommes tous responsables de ce qui se passe dans l’espace public, en particulier les pouvoirs publics » déclarent-ils. Alors ils interviennent, sèment le désordre, espérant faire réagir et lier les responsabilités de chacun.

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Streetbombing
Aout 2012, 1 heure, Aurillac, France
Photographe : Francois Xavier Breton

Finalement, Boijeot et Renauld mettent un coup de pied dans la fourmilière pour provoquer l’entropie urbaine, réinventer le théâtre de rue, bousculer la norme, décrier le système réservé à une poignée de gros bonnets dans lequel le monde de l’art s’inscrit, provoquer, externaliser cette insurrection latente qui sommeille en chacun de nous…

 

Lumières de la Ville

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