L’électrification rurale en Casamance, un modèle de développement énergétique durable ?

12 Jan 2017

Actionner l’interrupteur en rentrant chez soi, allumer la télévision, ouvrir le réfrigérateur, allumer le four, naviguer sur son smartphone. Tant de gestes quotidiens qui nous paraissent banals, naturels voire instinctifs. Nos vies occidentales sont connectées pour tout, partout, tout le temps. A tel point que nous n’imaginons pas qu’il y ait encore plus d’un milliard de personnes dans le monde vivant sans accès à l’électricité.

En Afrique, ce sont deux tiers du continent, soit 600 millions de personnes, qui ne bénéficient pas de ce service pourtant catalyseur d’un développement social et économique. Pour le moment, seules les villes et quelques espaces ruraux sont alimentés. Dans les territoires encore enclavés, la pratique de la culture et la pêche permettent à ces villages d’être autosuffisants dans leurs modes de vie. Pour autant un accès durable à l’énergie leur permettrait de renforcer ce mode de vie responsable et écologique.

C’est dans cette optique que des solutions durables sont en train de germer dans certains de ces villages. C’est le cas au Sénégal, où la moitié de la population n’a pas accès à l’électricité. À Niomoune, plus précisément, des solutions concrètes émergent pour faire face à cette situation et créer de l’énergie propre là où le besoin se fait ressentir. Ce village situé en Casamance au sud-ouest du pays est devenu une zone test pour le développement de l’énergie solaire sur l’initiative d’une start-up bordelaise Sunna Design.

L’exemple de Niomoune et plus largement du Sénégal nous renseigne donc sur les contraintes auxquelles fait face le continent africain dans la perspective d’un accès égal à l’énergie pour l’ensemble de ses habitants. De plus, les tests qui sont menés actuellement dans ce village nous renseignent sur les potentialités de solutions écologiques et innovantes pour ces territoires reculés. Focus sur Niomoune en Casamance et sur la belle innovation menée par Sunna Design.

L’électricité, à quoi ça sert ?

A l’inverse de nos sociétés occidentales, à Niomoune, l’électricité n’est pas perçue comme une ressource vitale, mais comme un luxe. Les journées y sont rythmées par le soleil. L’alimentation dépend de ce que la nature offre, on ne conserve pas la nourriture. Pourtant, les habitants commencent à en ressentir le besoin pour diverses raisons. Parmi celles-ci, il y a l’exode des populations les plus jeunes. De plus en plus partent pour des villes où ils n’auront plus à parcourir plusieurs kilomètres pour recharger leur téléphone ou pour avoir accès à la télévision. Niomoune comprend qu’elle a besoin de cette plus-value énergétique pour continuer à se développer et offrir des perspectives d’avenir aux plus jeunes.

L’électricité, c’est d’abord la lumière !

Dans cette région de la Casamance, on reste dehors jusqu’à ce que le jour tombe. A la maison, on s’éclaire à l’aide de lampes tempêtes solaires qui ont une autonomie de deux heures. Proche de l’équateur, le pays bénéficie d’un ensoleillement maximal, ce qui limite donc le besoin d’électricité. Pour autant, l’absence de lumière constitue une contrainte majeure. En effet, sans électricité, on ne termine pas sa journée quand on est fatigué, mais quand le soleil le décide. Sans lumière, les journées sont écourtées !

L’électricité, c’est la communication avec l’extérieur !

Sans électricité, pas de télévision non plus et un accès limité au téléphone. Avoir une télévision pour les habitants de Niomoune, c’est avoir l’accès à l’information et s’ouvrir sur le monde. Un service majeur pour les jeunes, qui, faute de services, quittent Niomoune pour des régions plus électrifiées et plus « connectées ».

L’électricité, c’est l’alimentation et le commerce !

electrification rurale

Source : ulule

Niomoune est une zone de pêche. L’accès à des réfrigérateurs conditionne la production. Si un pêcheur ne vend pas toute sa pêche, il distribue sa marchandise en fin de journée pour ne pas la gaspiller. Si un accès à un réfrigérateur est possible, le poisson peut être conservé plus longtemps et même être vendu à l’extérieur. Cela conditionne le prix de vente du poisson et donc la situation économique des habitants. L’accès à un réfrigérateur fait donc partie de la liste des priorités. Dans le cadre de projets humanitaires, cette dépense fait régulièrement l’objet de campagnes de financement telles qu’on peut le voir dans celle présentée plus haut.

Pour répondre à ces différents besoins, le Sénégal s’est lancé le défi d’offrir un accès universel à l’électricité dans tous les villages d’ici 2025. Pour 2017, le gouvernement espère que 60 % des foyers puissent être électrifiés dans les campagnes. Pour cela, la compagnie d’électricité locale, la Senelec, continue de développer ses pylônes et son réseau de fils alimentés au fioul dans les zones accessibles. Pourtant, cette matière première devient de plus en plus chère et ne permet toujours pas d’alimenter les villages les plus éloignés.

 

La desserte de l’ensemble du territoire en électricité

La région de la Casamance se trouve au sud-ouest du Sénégal. Elle se situe entre l’océan Atlantique, la Guinée-Bissau et la Gambie. La région est traversée par le fleuve Casamance, qui crée un chapelet d’île au cœur du territoire. Par cette présence de l’eau, la région bénéficie de ressources en poissons ainsi qu’en riz.

Que ce soit sur ses territoires insulaires ou continentaux, la région de la Casamance est caractérisée par l’étalement. Une part de la population est regroupée en noyaux autour desquels le reste des habitants sont disséminés.

A l’image du développement énergétique que l’on retrouve dans nos régions occidentales, le territoire a été desservi par la présence de centrales électriques gérées par le réseau Sénélec. Celles-ci alimentent ces fameux noyaux de population par la mise en place d’un réseau de filetage et de poteaux. Un investissement lourd pour un taux de desserte faible car la répartition spatiale des habitants ne permet pas d’optimiser les travaux d’infrastructures. C’est en partie pour cette raison que certains villages sont encore coupés de l’électricité.

Si les structures d’accès à l’énergie commencent à se développer, un problème subsiste. Pour que l’électricité soit un acquis il faut la financer. Les utilisateurs doivent donc payer ce service. Or, les locaux ont souvent des revenus faibles et sont peu habitués à des systèmes de paiement forfaitaires.

Jusqu’à maintenant, des agents de recouvrement venaient tous les mois mais trouvaient régulièrement porte close. Ce manque financier ne permet donc pas d’assurer la maintenance nécessaire et rend obsolète l’investissement de base. Au Sénégal, c’est une population aux faibles ressources qui souhaite donc accéder à l’électricité. Une équation qui ne semble pas être pérenne.

Quels projets durables ?

electrification rurale casamance

Source : La Croix

Il y a maintenant dix ans, Thomas Samuel découvrait Niomoune au cours de son tour du monde. Aujourd’hui, il est à la tête de la start-up bordelaise Sunna Design productrice de lampadaires solaires. Après avoir approuvé l’installation de prototypes, les élus de Ziguinchor, chef-lieu historique de la ville, ont souhaité démarrer une phase test sur le port en avril 2015. Puis au cœur même de Niomoune.

Sur cette île, le défi était de taille. Il s’agissait d’éclairer l’espace public, ce que le lampadaire permet, mais aussi d’alimenter les foyers en électricité. Les lampadaires sont reliés par des câbles aériens à quatre maisons. Ces câbles sont connectés à des boîtiers capables d’alimenter quatre ampoules à LED et une prise USB, pour la recharge des téléphones.

En plus d’apporter l’autonomie électrique à l’île, Thomas Samuel apporte une solution de financement. C’est en observant les pratiques qu’il a compris comment remédier au problème de défaut de paiement. Tous les adultes ont un téléphone et cette généralisation s’est opérée sur les 5 ou 10 dernières années avec un système de prépaiement. L’utilisateur paie le service et consomme ce qu’il a crédité sur son compte. Pour l’électricité le système sera le même. « On crée un premier historique de paiement pour des populations qui ne sont ni bancarisées, ni éduquées à payer un service énergétique régulièrement. On accompagne ces populations à un apprentissage de l’énergie mais aussi à des paiements réguliers » explique Thomas Samuel.

Pour l’équipement, Sunna Design fournit les meilleures lampes LED du marché, les plus durables, celles qui consomment le moins. L’électricité est une denrée qui s’est fait désirer et dont les Sénégalais veulent prendre soin. Ils sont prêts à apprendre la maîtrise de cette nouvelle ressource qui s’offre à eux.

Accompagnant cette démarche responsable, une application smartphone est sortie : Sakanalapp. Celle-ci offre des conseils aux utilisateurs pour optimiser leur consommation d’énergie. Où placer son frigo, comment utiliser la batterie de son téléphone ou encore pourquoi ne pas laisser ses appareils en veille. Des gestes responsables inculqués par des notifications régulières de rappel.


Source: france24.com

La lumière c’est un espoir ! Longtemps privés de cet accès, les Sénégalais continuent de conserver un mode de vie frugal et ont conscience de la valeur d’une telle ressource. Pourtant aujourd’hui, à Niomoune, les enfants peuvent faire leurs devoirs. Les repas ne se font plus dans la pénombre. La mise en lumière de la place centrale est devenue prétexte au rassemblement.

La lumière, c’est aussi l’espoir de construire ensemble de nouveaux projets. Avec l’arrivée de la lumière à Niomoune, les femmes se sont organisées. Pour le moment, elles ne travaillent pas, mais quand leur espoir d’un accès à l’électricité s’est transformé en réalité, elles ont commencé à réfléchir ensemble. Si chacune d’elle investit, et qu’elles arrivent à obtenir une aide financière extérieure, elles pourront acheter des congélateurs. Grâce à cela, elles pourraient produire des pains de glace pour les pêcheurs. Une source de revenu supplémentaire pour les ménages.

Les Sénégalais ont dû s’adapter aux contraintes géographiques et naturelles de leurs espaces pour enfin parvenir à obtenir l’électricité. Une denrée sans laquelle ils ont appris à vivre et dont ils ont conscience de la valeur. Son arrivée progressive se fait dans la plus grande pédagogie. En plus de ce rapport responsable, l’arrivée généralisée de l’électricité se fait par l’installation de matériel économique, durable, écologique et démocratique. Face au cahier des charges que la Casamance devait remplir, pouvons-nous penser que ce petit village sénégalais puisse être un exemple dont nous devrions nous inspirer pour mieux construire nos villes de demain ?

Lumières de la Ville

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