Le chant des villes #2 : Ecouter la ville, conter l’urbain

9 Mai 2016

« Bienvenue ici. Ici avec vos pieds, ici avec vos oreilles », ainsi commencent les promenades sonores, bercées par la voix langoureuse de la chroniqueuse de Radio Grenouille, Julie de Muer.

C’est sur le territoire de la Provence-Alpes-Côte d’Azur, entre le Rhône et les calanques, que ces balades radiophoniques vous font toucher du bout de l’orteil le substrat de l’urbanité de la métropole d’Aix-Marseille-Provence.

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Capture d’écran de la carte des promenades sonores

« Vous allez entendre des pas. Essayez de caler votre rythme de marche sur ces pas, ils vous donneront le tempo de la promenade », vous susurre à l’oreille le ton envoûtant. Que vous soyez dans le métro de Tokyo, sous la grisaille parisienne ou en train de déambuler le long du parcours conté, le voyage est inéluctable.

Deux possibilités donc, enfourner ses écouteurs dans son pavillon auditif tout au long de son trajet quotidien pour aller au boulot ou vivre l’expérience in situ et suivre minutieusement la carte du trajet narré.  Mais, que vous soyez un randonneur avéré ou un trotteur sur asphalte, vous serez porté au gré des prises de son et découvrirez un territoire d’une nouvelle façon.

Ecoutez s’étaler devant vos yeux le paysage industriel du « Grand Marseille »

« Vous vous trouvez sur le quai de la halte Croix-Sainte, direction Marseille. Vous voyez un abri avec un petit banc. Allez vous y asseoir, Sophie vous y attend. Alors le voyage du Campeo pourra commencer ».

Derrière, le bruit des disques métalliques sur les rails crisse, camouflant à peine le chant stridulant des cigales. Dans votre espace réel, les gens pressés se bousculent le long d’une étroite ruelle. Pourtant, votre espace de pensée vous présente un panorama aride et désert. Vous y êtes, sans même avoir eu besoin de fermer les yeux. Sur cette langue de terre proche de Martigues, entre espaces naturels, cheminées d’usines et grues longilignes,  vous partez à la rencontre des habitants, des enfants qui sillonnent le GR13, d’une roche dorée appelée Pudding, de vestiges de grands magasins de stockage… Un paysage mental se dessine au travers du récit sensible d’un interlocuteur invisible. Vous le voyez comme si vous y étiez, ce grand plateau pris en étau entre la Méditerranée et l’étang de Berre. Un vaste espace en lévitation dans le temps, que l’urbanisation n’a pas encore grignoté et qui semble, serein, attendre son heure. Un territoire à perte de vue, portant quelques stigmates de sites industriels pas encore requalifiés. Un paysage champêtre préservé…

Ces mots, vous les intégrez comme une vérité qui tiendra la main de votre pinceau mental. Puis la voix se tait, le paysage se brouille et vous réapprenez à voir ce qui vous entoure réellement.

Pour expérimenter vous-même cette sensation de voyager hors de l’espace, écoutez la promenade sonore dont il est question : Le Campeo, par Julie De Muer

Ecouter les pêcheurs marseillais vous livrer leur expérience de la mer

Depuis Martigues, paysage périurbain métropolitain, il est possible de plonger dans le cœur de la très éclectique cité phocéenne : Marseille. Parcourez en pensée Noailles, son marché, ses accents, ses terrasses de café et même, le parfum de ses épices… ou alors, le Vallon des Auffes, ses barques colorées et son aspect invariable.

En partant pour le Vallon des Auffes, c’est à la rencontre des mésopotamiens que vous vous rendez, ce peuple qui « trouvait sa raison d’être dans un trou », un peu comme ce port de pêcheurs encastré dans la roche au-dessous du niveau de la ville. Dans cette faille spatio-temporelle, battue par le ressac des vagues, vous rencontrerez un pêcheur qui a eu toute sa vie le mal de mer et entendrez la légende d’un homard qui, de ses pinces, a sectionné les rails d’un tramway. Entre rires chantants, souvenirs d’origines lointaines et histoires exagérément marseillaises, vous apprendrez à connaître la ville au travers de ses habitants, touchants et attachants, venus se poser ici après avoir traversé les océans.

Pour partager les souvenirs des pêcheurs marseillais, écoutez la promenade sonore dont il est question : Le grand souffle, par Virgile Abela

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La carte de la promenade sonore Le grand souffle

La puissance de l’imagination mérite d’être déployée et, quoi de mieux pour cela que le son vivant et agité ou les intonations variantes selon l’humeur ? La plus grande force de ces promenades sonores réside ainsi dans le fait de ne pas les réaliser. Assis, au lieu-dit, sur le « banc des fainéants », à écouter parler R. et B. devant une porte et des volets clos, vous réalisez sans trop de difficulté n’être qu’un voyeur (ou devrait-on dire « écouteur ») d’expérience. Rien de ce que vous entendez n’est vécu. Le décor, collant au récit et pourtant si éloigné de la situation auditive, vous le renvoie avec sévérité. Mais en écoutant ces « errances poétiques et philosophiques sur le sens de l’existence, de la mémoire et de la joie de vivre » dans un tout autre contexte, le voyage imaginaire prendra tout son sens. Vous ne visiterez jamais aussi bien une ville qu’en n’y mettant pas le pied.

Vient alors la question de l’image pour illustrer le récit.

Quand l’image s’invite dans le récit

A l’occasion de l’année 2013 Marseille capitale européenne de la culture, les promenades sonores de Julie de Muer ont attiré l’intérêt du géant de la géolocalisation : Google Maps.

Au conte urbain s’est alors superposé un Google Street View dans lequel l’auditeur a la possibilité de se déplacer à 360°. Des films et des séquences d’interviews ponctuent le trajet balisé d’une ligne verte artificielle.

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Capture d’écran de Promenade Nocturne

Promenade Nocturne vous fait visiter le quartier du Cours Julien et rencontrer ses nuiteux alternatifs. Mais… les graffitis arborant des couleurs « imposées » et les promeneurs dont un visage est désormais associé à la voix, défilent sur l’écran sans nous transporter dans le rêve. Le récit est haché, entrecoupé puisqu’il n’existe plus que lors de moments de halte. La voix ne vous invite plus à prendre le sentier, ni à descendre les escaliers… Quel intérêt puisque vous les voyez. Vous n’êtes plus accompagné le long d’un fil narratif. Une ligne réelle le long duquel l’on fait glisser le curseur s’y est substitué. L’image vous a fait perdre ce rapport sensible à la ville et mue le voyage mental en une application pour Androïd.

Dans une société régie par le culte de l’image, retrouver la puissance du conte oral comme levier de l’imagination urbaine apparaît fondamental. Pourtant, au travers d’une image interprétée, à savoir une photographie, un croquis ou une carte, il est possible de voyager au gré de la rumeur urbaine, comme à l’aide des carnets de voyages sonores et illustrés de Prête moi tes yeux.

A suivre : Le chant des villes #3 : Ambiances urbaines et cartographies sonores

Et à redécouvrir : Le chant des villes #1 : Le son comme balise

Lumières de la Ville

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