Le Carillon : L’association qui sonne le glas de l’« entre-soi urbain »

19 Juil 2016

Des autocollants sur des vitrines représentant des sanitaires, un verre d’eau ou un téléphone, voici l’outil déployé par le Carillon pour informer les sans domicile fixe des services rendus volontairement par les commerçants du quartier. Uniquement développés dans le XIe arrondissement de la capitale, les petits pictogrammes solidaires devraient rapidement s’étendre à d’autres villes et pays. Rencontre avec le fondateur de l’association, Louis-Xavier Leca.

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Graphiste : Alexandre Caralp

Coupes de cheveux, repas chauds, trousses à pharmacie : Une alliance entre commerçants et sans-abri

Louis-Xavier et son équipe se sont saisis de la vogue des projets collaboratifs pour  proposer aux citadins une nouvelle manière d’agir en faveur des plus démunis. Deux objectifs sont à l’origine du projet : réintégrer le citoyen dans l’action sociale et atténuer le sentiment d’exclusion dont les sans domicile fixe souffrent.

« Selon une étude menée par l’institut BVA et EMMAÜS en 2012, 83 % des SDF se sentent rejetés par les passants et les commerçants. Parmi ceux qui ont un diplôme, cette proportion monte jusqu’à 90 %. Sont-ils réellement rejetés ? Sont-ils rendus invisibles par une société qui préfère les ignorer ? Ces questions nous ont menés à développer un projet censé dépasser les rapports classiques entretenus entre une population marginalisée et les résidents » explique Louis-Xavier Leca.

Pour dépasser la simple obole d’une pièce de monnaie ou d’un sourire gêné, qui expriment de fait le sentiment d’impuissance et de distanciation  face à la condition des sans-abri, le Carillon propose de créer des rapprochements, des « points d’acceptation », des lieux de rencontre et des moments conviviaux visant à réduire le sentiment de rejet éprouvé par les SDF.

Mais comment impliquer tout un chacun de façon individuelle, sans dupliquer l’action menée par les autorités et les grosses associations impliquées dans l’hébergement, la santé ou la réinsertion professionnelle ?

« Les membres de notre association sont des hommes et des femmes de terrain. En faisant notre petite enquête de proximité, nous avons remarqué que nombreux étaient les commerçants qui rendaient de menus services aux sans domicile fixe. Cela s’opérait de manière totalement informelle. C’est ainsi qu’est née l’idée de travailler sur l’affichage. En indiquant sur la porte l’accessibilité aux toilettes sans obligation de consommer, la mise à disposition de prises pour recharger son téléphone ou encore d’une trousse à pharmacie, les portes auxquelles toquer en cas de besoin sont bien identifiées. Ainsi, les SDF n’ont plus le risque de s’adresser aux mauvaises personnes ni d’essuyer un refus, ce qui nourrissait quotidiennement leur sentiment d’être seuls face au monde ».

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La poissonnerie Lacroix – Chez Charlie, propose de bénéficier d’un verre d’eau ou de remplir une gourde, de recharger son téléphone portable, d’accéder aux produits de base d’une trousse à pharmacie, ou simplement de discuter.

Il s’agissait donc de créer un pont entre cette offre modeste et cette demande latente. Pour ce faire, les informations relatives aux besoins exprimés par les SDF ont été collectées et mises en relation avec les services possiblement rendus par les commerçants ayant eux-mêmes été documentés. En a émergé une liste de services particulièrement simples et utiles. Des pictogrammes autocollants ont été créés pour les représenter ainsi qu’un annuaire et une carte des commerçants partenaires. La Croix Rouge, EMMAÜS, l’Association Charonne, les centres d’hébergement, les paroisses, les bagageries/laveries solidaires… Tous ont été mis à contribution et servent de relais à la diffusion de cet annuaire ainsi qu’à la transmission du message auprès des SDF.

« Cette liste de services est si généraliste qu’elle concerne, si l’on peut dire, chaque citoyen. Recharger son portable, aller aux toilettes gratuitement et réchauffer un biberon au micro-onde… ne sont pas des services accessible partout.  Les autocollants affichés sur les vitrines s’adressent aux plus démunis comme aux plus aisés puisque le commerçant ne pose pas de questions sur la condition sociale. Le but est de créer des moments où l’on puisse se sentir comme tout le monde, de générer un prétexte à la discussion.  »

D’autres services en revanche s’adressent spécifiquement aux sans-abri. Sur les 70 partenaires du Carillon, une vingtaine de commerçants utilisent un système de bons pour offrir des boissons chaudes, des coupes de cheveux et des plats cuisinés. Les commerçants partenaires fixent mensuellement le nombre de services qu’ils sont en capacité de rendre, de manière à ce que les bons correspondants  puissent être distribués de manière nominative. Dans ce cas, le choix des bénéficiaires est assuré par les partenaires sociaux, au plus près des situations quotidiennes de chacun. 400 bons, répartis entre 10 partenaires, sont distribués chaque mois.

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Nour coiffure propose, en plus des services classiques, d’offrir une coupe de cheveux sur présentation d’un bon fourni par les acteurs sociaux.

Le citoyen comme relais

Durant les six premiers mois, l’action du Carillon n’incluait pas l’offre de services de particuliers. Depuis  quelques semaines,  un modèle d’engagement citoyen se met en place. Grace à une adhésion au Carillon, chaque particulier peut recevoir une carte de membre nominative, conférant un nouveau sens à l’acte de consommer.

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Le défi du Carillon.

Les commerçants se voient donc régulièrement proposer des défis par le Carillon, tels que de distribuer un bon pour un repas gratuit à chaque client possédant une carte de membre. Ces derniers peuvent ainsi offrir un repas ou une boisson chaude à un sans-abri sans dépenser plus. Au consommateur ensuite d’attribuer le bon à la personne de son choix. Une approche basée sur les relations de complicité, de voisinage et de proximité qu’entretiennent les riverains avec certains SDF de leur quartier. Une manière également de « donner un visage » à ces « invisibles », pour les commerçants comme pour les habitants.

En plus d’être un relais entre commerçant et bénéficiaire, le citoyen sert également de chaînon entre l’association et les partenaires. Une équipe de bénévoles, appelés « les carillonneurs », prospectent auprès des commerçants de leur quartier afin d’étendre le réseau et de récolter des retours d’expérience. Chaque bénévole entretient donc une relation privilégiée avec les commerçants du « bas de sa porte », qu’il a intégrés dans le réseau et qu’il suit régulièrement.

La récolte de récits personnels et des services rendus, mis en commun au cours de rendez-vous mensuels entre bénévoles, servira bientôt à l’établissement du premier bilan d’impact de l’association, âgée d’à peine 7 mois.

Les médiateurs sont parfois les bénéficiaires.

« Le processus de diffusion auprès des sans-abri a été long à mettre en place. Petit à petit, la liste des partenaires sociaux s’est agrandie et l’information s’est transmise par l’intermédiaire de plus en plus de bouches. Le relais de l’information par la presse, comme le journal 20 minutes a également eu son importance pour toucher des sans-abri qui lisent régulièrement les gratuits. De 2 services rendus (et donc sollicités) en janvier, nous sommes passés à 15 en février et à 300 en mai ! Maintenant, certains SDF eux-mêmes nous servent d’ambassadeurs, en distribuant les listes des commerçants et en sensibilisant d’autres. »

Grâce à leur implication, le Carillon projette d’étendre son réseau de commerçants de la capitale, à d’autres villes de France et même d’Europe ! Un bon prétexte pour retisser le lien social entre résidents d’un même quartier, commerçants et population marginalisée.

Les perspectives d’évolution ?

Si le Carillon est né dans le XIe arrondissement parisien, c’est parce que celui-ci abrite une population rom ainsi que des personnes en errance… sans pour autant se trouver à proximité d’une grande gare parisienne.

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« Il était avantageux pour lancer le projet pilote de ne pas se trouver à proximité de zones de trop forte concentration de personnes à la rue, pour ne pas mettre prématurément en péril l’embryon du projet. Pour le démarrage, il n’était pas judicieux de prendre le risque que les commerçants se sentent trop souvent sollicités, ni que les bénéficiaires se rendent en groupe dans les boutiques.  Mais bientôt, le Carillon devrait couvrir des quartiers comme celui de la Chapelle, proposant les mêmes services aux migrants. »

La liste des services devrait donc aussi s’étoffer, intégrant laveries, douches et consultations médicales, selon les partenariats à venir. Qui plus est, le Carillon devrait bientôt se doter d’un volet « contrats d’insertion professionnelle ». On garde le secret, mais on vous promet que ce sera « croustillant » !

Lumières de la Ville

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