L’architecture de crise #1 : Face à la menace de l’eau, l’habitat revisité

19 Jan 2016

Dans un monde de plus en plus changeant et dans un environnement urbain soumis à de nombreux bouleversements, Demain la Ville lance une série d’articles sur l’architecture de crises. Aujourd’hui, le premier article de la série, à propos de la résilience face à la menace de l’eau.

Des paysages sinistrés, des débris éparpillés, le tableau vivant du Radeau de la Méduse de Géricault, des scènes montrant la capacité de résistance des damnés de la terre… voilà ce que le film « Les bêtes du sud sauvage » nous donne à voir. Le réalisateur new-yorkais Benh Zeitlin, choqué par le cataclysme écologique et social provoqué par la tempête Katrina en Louisiane, rend hommage à cette terre outragée et condamnée qui pousse la population à investir le « Bayou ». Vision apocalyptique inspirée de faits réels ou film d’anticipation, cette œuvre témoigne d’une préoccupation contemporaine : comment cohabiter avec l’eau ?

Image tirée du film Les bêtes du sud Sauvage

Image tirée du film Les bêtes du sud Sauvage

Le réchauffement climatique et la fonte des glaciers entraînent depuis quelques décennies une montée des eaux 5 fois plus rapide que durant les derniers millénaires. Pour endiguer ce phénomène, les architectes, qui semblent parfois avoir délaissé leur mission première au profit de la forme, se remettent à penser des projets habitables dans un souci de protection face à un environnement hostile.

Les digues de Moïse

Cette épée de Damoclès suspendue au dessus de nos têtes agite bien des esprits : Comment sauver Venise ? Paul Valéry l’avait prédit il y a déjà un siècle : « Venise va donc se noyer. Peut-on imaginer plus belle mort pour cette ville ? »

D’après plusieurs études, la cité de Vivaldi figurerait en effet parmi les premières victimes du réchauffement climatique, tout comme New York, Singapour ou Tokyo. Depuis quelques décennies, l’alarme « acqua alta » se déclenche quand la marée dépasse les 80 centimètres, inondant la Piazza San Marco et les points les plus bas de la ville. Régulièrement, les habitants sortent leurs bottes. Ils ont appris à développer des micro-tactiques de résistance et ainsi, à maintenir leurs gestes quotidiens malgré un espace public devenu liquide. Dans cette cité où les portes d’entrée des maisons et palais surplombent les rues aquatiques, il suffirait d’une augmentation de 2m du niveau de la mer Adriatique pour inonder la ville toute entière. Alors comment préserver cette cité classée au patrimoine mondial de l’UNESCO ?

Depuis l’Egypte ancienne, la construction de murs constitue l’arme la plus évidente contre les crues. En 2003, la mairie vénitienne a entamé la construction d’un projet de digues mobiles intitulé MOSE (acronyme de « MOdulo Sperimentale Elettromeccanico », « module expérimental électromécanique »), rappelant le nom du prophète Moïse, sauvé des eaux de la mer Rouge avec le peuple hébreu. Ces digues, fixées à des coffres en béton reposant sur le fond de la lagune sont vidées de leur eau par injection d’air comprimé en cas de prévision d’une marée supérieure à 110 cm. Les vannes pivotent alors pour se soulever jusqu’à émerger de l’eau. A la manière d’une écluse, elles isolent la lagune de la mer en assurant le maintien d’une différence de niveau de part et d’autre de leur ligne.

Cet ouvrage titanesque fait polémique dans la cité aux 200 palais. Le barrage biblique n’est pas invincible. Les vénitiens gardent en mémoire la triste date du 4 novembre 1966, qui a marqué la plus grande inondation de l’histoire de la ville insulaire. Après que les digues protégeant la lagune aient cédé, laissant l’eau submerger la ville, la moitié des résidents du centre historique ont quitté la Sérénissime pour s’installer sur la terre ferme. Ainsi, au lieu de répéter les erreurs recensées par l’histoire, de croire encore que l’homme peut assujettir les forces de la nature et contenir leur déchainement, ne vaut-il pas mieux s’adapter à ses fluctuations ?  Au lieu de lutter contre l’élément, certains songent à composer avec.

Lorsque la ville est inondée, les vénitiens conservent leurs habitudes de fréquentation de l’espace public. Crédits : travellovers.fr

Lorsque la ville est inondée, les vénitiens conservent leurs habitudes de fréquentation de l’espace public. © travellovers.fr

Les digues flottantes MOSE au large de la lagune. © Vincenzo Pinto / AFP

Les digues flottantes MOSE au large de la lagune. Crédits : Vincenzo Pinto / AFP

Habiter la marée

Le quart du territoire des Pays Bas se situe en dessous du niveau de la mer, faisant de ce pays l’expert mondial en techniques de gestion des eaux. Mais malgré un savoir ancestral, le pays reste marqué par la trace indélébile de la catastrophe du 31 janvier 1953 à Ouverwerk où, encore une fois, la rupture des digues a provoqué la mort de 1 853 âmes et le déplacement de 72 000 autres.  Alors, face au risque perpétuel de la montée des eaux, l’invention de nouvelles solutions s’impose.

La dialectique qui oppose l’interdiction de construire dans les zones inondables et le besoin inconditionnel de logements a poussé l’architecte néerlandais Koen Olthuis (du cabinet WaterStudio), à concevoir des « maisons amphibies ». Ce concept d’habitations fluctuant au rythme des marées  repose sur un principe simple : la poussée d’Archimède. Mais l’architecte va plus loin en réalisant des maisons flottantes, amarrées à des îles artificielles, comme à IJburg, un quartier expérimental au sud-est d’Amsterdam.

Schéma de principe des maisons  « amphibies ». Crédits : http://thisbigcity.net Photographie des maisons flottantes de Koen Olthuis à IJburg. Crédits : We demain

Schéma de principe des maisons « amphibies ». © thisbigcity.net Photographie des maisons flottantes de Koen Olthuis à IJburg. © We demain

Après avoir conquis les Pays-Bas et acquis une renommée internationale, Olthuis désire exporter le principe de ses projets flottants dans les pays les plus démunis. Au Bangladesh, de nombreux bidonvilles, construits en proximité des cours d’eau, sont inondés durant les périodes de mousson. Bientôt, une école, des sanitaires, un espace de soin et un générateur seront abrités par des conteneurs communautaires et flottants à Dacca. Ainsi les infrastructures sociales les plus importantes seront préservées des inondations.

Les préoccupations face la montée des eaux ne sont donc pas l’apanage d’une élite éclairée, bien que les pays développés disposent de moyens techniques bien plus avancés pour y répondre. Les habitats précaires sont les plus menacés : alors,  par la force des choses, émergent de ces eaux troubles des solutions simples et économiques. Dans la ville informelle et lacustre de Makoko, construite sur pilotis au cœur de Lagos au Nigéria,  deuxième ville la plus peuplée d’Afrique, l’architecte Kunle Adeyemi a mis en place une construction « motomarine ».  Ce prototype accueille actuellement une école, mais ce projet flexible, permet d’adapter le principe de structure flottante et mobile à de multiples usages: logements, centre communautaire, centre de santé, marché, espace de divertissement…

« Quand les habitations flottent, nul besoin de pomper l’eau, de renforcer en permanence les digues. Un nouvel urbanisme s’invente, où des quartiers entiers, jardins et maisons, reposent sur l’eau, parfois ancrés au sol, parfois mobiles. Une telle conception va bouleverser toutes nos habitudes urbaines. Elle nous oblige à revoir « notre vision statique des villes » : la terre habitée ne sera plus tout entière « ferme ». Elle nous engage à repenser notre « exigence du sec » sur des territoires protégés par les digues, pour vivre sur l’eau » explique Olthuis au journal Le Monde. L’architecte envisage ainsi la création d’équipements capables de migrer selon les besoins. Un stade par exemple, pourrait traverser les océans, depuis la ville de Rio accueillant les Jeux olympiques jusqu’au Qatar accueillant la Coupe du monde de football. Un projet migrant qui éviterait les polémiques quant à la construction à perte de ces équipements géants laissés en friche après le passage d’un grand événement.

Lilypad ©Vincent Callebaut Le projet de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats défendu par le Seasteading Institute ©DeltaSync

Lilypad ©Vincent Callebaut. Le projet de villes flottantes échappant à la souveraineté des Etats défendu par le Seasteading Institute ©DeltaSync.

Bien que leurs objectifs soient radicalement différents, ces propositions ne sont pas sans rappeler les projets utopiques de « villes flottantes ». Ce concept, dessiné pour la première fois il y a un demi-siècle par l’architecte français Paul Maymont, est devenu très tendance. De la cité utopique « Lilypad » dessinée par Vincent Callebaut, au véritable projet de construction d’une micro-nation « offshore »/paradis fiscal au large du Honduras, les architectes sont engagés dans une course effrénée visant à conquérir les mers.

Mais l’homme est un animal terrestre et l’exode représente pour lui un traumatisme qui fait appel à l’origine, l’identité, l’abandon ainsi qu’à la mémoire individuelle et collective. Le propre de l’homme est de se lier affectivement à son territoire, de chérir les paysages qui lui ont servi de berceau. Voila pourquoi il semble que les villes flottantes, sans histoire et sans culture ne resteront qu’une utopie. La solution réside peut-être ailleurs, dans l’anticipation sans fuite, dans le mot qui se retrouve aujourd’hui sur toutes les lèvres : « Résilience ».

Un parc tel une éponge

La résilience est un terme utilisé en physique pour désigner la capacité d’un organisme ou d’une matière à retrouver sa forme initiale après un choc. Les villes résilientes sont donc des villes capables de s’adapter aux risques plutôt que de s’en défendre par la résistance. « Préservation », « persistance », « renaissance », « adaptation », ne peuvent être envisagés sans la création d’espaces naturels.

Aujourd’hui , en ville, la majorité des eaux de pluie sont recueillie par le réseau des eaux usées, mais, en cas de précipitations importantes, le ruissellement des eaux pluviales peut gonfler les affluents et provoquer le débordement des bouches d’égout. Le principal enjeu : parvenir à ralentir l’arrivée de l’eau dans les canalisations pour éviter leur saturation ou encore, la gérer au plus près de l’endroit où elle tombe… La solution réside dans la nature du sol. Un sol poreux assure une infiltration naturelle de l’eau plus lente que lorsque celle-ci glisse sur des « toboggans » d’asphalte. L’eau peut ainsi réapprovisionner les nappes phréatiques ou être stockée dans des réservoirs assurant sa redistribution à la végétation urbaine.  La création de parcs peut ainsi favoriser le besoin d’éponger les surplus en eau tout en offrant une respiration à la ville.

A Singapour, le programme ABC Waters (The Active, Beautiful, Clean Waters) s’est chargé de la restauration écologique du Bishan Park, l’un des bastions de la ville. Ce projet a permis la transformation de la rivière Kallang, enceinte dans un canal de béton souterrain,  en cours d’eau naturalisé. Ainsi, les eaux, libérées de leurs murs et réouvertes en surface, sont autorisées, en cas de fortes précipitations, à déborder dans le parc tampon sans risquer de faire éclater les canalisations. Cette initiative a pour second effet de dépasser la simple fonction utilitaire de ce drain, en offrant à la population un espace de loisir communautaire ouvert sur l’eau. La rivière sinueuse et longue de 3,2 km, serpente à travers le parc de soixante-deux hectares pensé pour accueillir la dynamique d’un système fluvial assurant la fluctuation des niveaux des eaux. Trois terrains de jeux, des restaurants et de grandes pelouses accompagnent les rives écologiques de cette vanne de la ville. Avec plus de 100 sites identifiés pour la mise en œuvre du système de drainage d’ici 2030, dont 20 sont déjà achevés, Singapour, qui est déjà une île entourée de bras d’eau est en passe de devenir une ville de jardins et d’eau intérieurs.

Renaturalisation de la rivière Kallang dans le Bishan Park de Singapour ©pub.gov.sg

Renaturalisation de la rivière Kallang dans le Bishan Park de Singapour ©pub.gov.sg

Lumières de la Ville

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