La ville inaccessible

24 Juil 2018

Alors que la ville durable et inclusive se doit d’intégrer les problématiques d’accessibilité des habitants à mobilité réduite, les urbanistes peinent à imposer des modèles polyvalents et non discriminants. À Paris, seuls 3% du métro est accessible aux personnes en fauteuil roulant. La ville peut-elle se permettre d’être inaccessible ?

 

Corriger les espaces

personne a mobilite reduite ne pouvant pas utiliser le trottoir

Le parking sauvage force les usagers à descendre du trottoir – Shutterstock

Quiconque a pris le métro parisien l’a remarqué. Celui qui n’est pas prêt à grimper une volée de marches variablement interminable n’a pas sa place dans les souterrains RATP. En effet, sur les 303 stations du métro parisien, seules neuf sont accessibles à tous, soit environ 3 % du réseau. Forte de sa politique publique inclusive, Barcelone atteint les 80%. À Londres où le métro est à la fois plus ancien et plus profond, 20 % des stations de métro sont accessibles. À cela s’ajoute 100% de black-taxis accessibles aux fauteuils roulants.

Quand elle n’est pas pensée en terme d’accessibilité et d’inclusivité, la ville discrimine et exclut ceux dont la mobilité est réduite. Pour le professeur de sociologie Eric Le Breton, « Dès lors que la mobilité confronte l’individu à divers objets, être mobile suppose une diversité de compétences allant des plus incorporées (la cognition de l’espace) aux savoirs plus formels (comprendre une langue) et jusqu’aux pratiques expertes d’utilisation de la panoplie des machines (voitures, distributeurs de titres, etc.). La recherche sur les transports a longtemps négligé ces dimensions. La statistique des déplacements laissait implicitement entendre que les usages allaient de soi. »

Pensé pour une population valide et bien portante, l’aménagement public crée des points de rupture au delà desquels une partie des usagers n’a plus accès. Ces derniers sont silencieusement exclus de l’espace : ils doivent trouver une alternative à leurs déplacements ou renoncer à ceux-ci. Dans le cas parisien, ceux qui ne peuvent utiliser le métro et RER doivent se reporter sur le réseau de bus et de tramway qui est entièrement accessible.

 

La mobilité selon la norme

Personne malvoyante marchant dans la rue

Aucun n’aménagement ne facilite le parcours des malvoyants – Shutterstock

Environ 1,3 million de personnes handicapées vivent en Ile-de-France, soit 12 % de la population francilienne. Plus grand encore est le nombre de personnes à mobilité réduite, puisque celles-ci sont définies par la loi comme ayant des difficultés provisoires ou permanentes à se déplacer. Les femmes enceintes ou avec des poussettes, les personnes âgées ou les individus avec des bagages en font donc partie. Ainsi, chacun de nous se verra confronté à un moment où à un autre de sa vie aux problèmes d’accessibilité. Au moins le temps d’une jambe dans le plâtre…

« L’environnement est bancal, il n’est pas accueillant », témoigne Anne-Lyse Chabert. Chercheure en philosophie spécialisée sur le handicap, elle est atteinte d’une maladie neuro-évolutive qui l’invalide lourdement sur le plan moteur. « Ce n’est pas uniquement une question d’accès, mais aussi de motivation. Le moindre déplacement nécessite des préparatifs et de la détermination. Quand l’extérieur n’est pas prêt, on n’a pas envie de sortir. On sait que ça va être une expédition ».

Dans son ouvrage La mobilité des pauvres, la professeure en aménagement et urbanisme Sylvie Fol explique : « Dans une société où la flexibilité est devenue une exigence, la mobilité est aujourd’hui érigée en norme. (…) L’individu est de plus en plus jugé sur sa mobilité, sa capacité à se déplacer sans se laisser arrêter par les frontières, qu’elles soient géographiques ou sociales. »

 

Dans le logement : une approche caritative

trottoir glissant

Légalement, la définition de la mobilité réduite est assez large – Shutterstock

Les problématiques d’accessibilité se posent aussi dans le logement, alors qu’une grande majorité du parc immobilier français n’est pas aménagée. La tendance est à la construction de bâtiments spécialisés, intégralement pensés pour accueillir une variété de besoins. « Le sujet du moment c’est l’habitat intégré qui est décrit comme l’habitat d’avenir » explique Anne-Lyse Chabert. « Intégré c’est-à-dire que l’aide est intégrée au bâtiment. Donc on ne choisit ni l’emplacement ni la personne. Quand on passe 24h/24 avec une aide humaine – quand la vie dépend d’un autre – la confiance et donc le choix de la personne est fondamental. »

Dans la droite lignée de la loi Veil du 30 juin 1975, la loi du 11 février 2005 avait énoncé un « principe d’accessibilité généralisé » des logements neufs, privés et publics. Une avancée ambitieuse, appréciée par les acteurs du secteur sur laquelle est revenue récemment la loi sur l’Évolution du Logement, de l’Aménagement et du Numérique (ELAN), votée en juin 2018. Son article 18 transforme les 100% accessibles en 10% accessibles et 90% évolutifs. Un changement de terminologie qui entend faciliter la construction des logements neufs en simplifiant les normes d’accessibilité. Les associations et le défenseur des droits ont vivement critiqué cet article qui revient sur les acquis de la loi Veil en faisant du principe d’universalité de l’accès au logement une exception.

 

Représentation

Les aménagements pour une ville accessible ne peuvent pas être pensés de manière caritative. Ce ne sont pas des travaux d’exception qui seront utiles à une minorité de gens isolés puisque nous sommes tous amenés à perdre en mobilité. En corrigeant l’espace public, on peut combattre l’exclusion et l’isolement social des personnes à mobilité réduite qu’il perpétue.

Pour Henry Galy, président du Comité pour le Droit au Travail des Handicapés et l’Égalité des Droits (CDTHED) : « Il n’existe pas deux mondes séparés et étanches, celui des gens valides d’une part et celui des personnes malades, âgées ou handicapées d’autre part. Tous sont amenés un jour où l’autre à se rencontrer voire même à vivre ensemble. Et seule l’accessibilité le permet… » Ainsi, une personne en fauteuil roulant doit pouvoir aller chez des amis pour dîner sans s’inquiéter d’une éventuelle marche au pied de leur immeuble ou de l’étroitesse de leurs toilettes.

« Ils sont où les handicapés dans l’espace public ? » interroge Anne-Lyse Chabert. « Il faut faire travailler les imaginaires, rendre visible le handicap et le faire se mélanger aux autres. »

 

Pour aller plus loin :

https://blogs.mediapart.fr/henri-galy/blog/060718/loi-elan-logement-accessible-adapte-evolutif-demelons-le-vrai-du-faux

https://usbeketrica.com/article/le-handicap-est-il-l-avenir-de-l-homme

Usbek & Rica

Vos réactions

Henri Galy 25 juillet 2018

Rappelons que l’accessibilité ne s’applique qu’aux logements en construction et non pas aux logements existants… De plus, tous les logements neufs ne sont pas concernés, loin de là…

On construit en moyenne environ 300 000 logements/an. La moitié sont des maisons individuelles dispensées pour la plupart de l’obligation d’accessibilité.

Concernant les bâtiments d’habitation collectifs neufs, l’obligation ne s’applique qu’aux seuls appartements situés en RC et aux étages desservis par ascenseur. Sur 155 000 appartements neufs (bâtiments d’habitation collective) construits chaque année, on n’en compte en moyenne que 109 000 accessibles : une goutte d’eau par rapport à l’océan des besoins !

En effet, il y a en France environ 30 millions de logements anciens, dans l’immense majorité des cas non accessibles : marches d’escalier, ascenseurs en demi étages, portes ou couloirs trop étroits, etc.

Avec la législation actuelle, le parc de logements accessibles évolue déjà trop lentement… Il faudra des décennies pour que les personnes à mobilité réduite puissent avoir le même choix que les autres. Fixer un quota, même à 30 % comme l’a voté le Sénat pour se donner bonne conscience, c’est prévoir alors un infini !

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