« La ville est un couteau suisse »

23 Mai 2013

Florian Rivière réutilise la matière première oubliée de nos villes et détourne le mobilier urbain dans des installations éphémères, à la fois drôles et pratiques, qui visent à transformer le regard que portent les citadins sur leur ville. Rencontre avec un homme engagé, qui se définit comme un « hacker urbain ».

Hacker urbain, Florian Rivière transforme la rue en espace ludique avec ses installations éphémères.

Pourquoi avoir choisi de travailler dans l’espace public plutôt qu’en atelier ?

J’habite en ville et j’ai toujours ressenti le besoin d’interagir avec mon environnement. L’idée, c’est de donner aux citadins les moyens de s’approprier l’environnement urbain, de montrer que chacun peut créer l’espace public à une échelle locale et être autonome. Au lieu de construire des villes artificielles ou tout est contrôlé par nos maîtres et le pouvoir de l’argent, je suis convaincu qu’il faudrait s’attacher à créer plus de liens entre les gens et les lieux. Je crois beaucoup au design urbain modulaire, qui prévoit plusieurs utilisations possibles d’un même objet. La ville devrait être un espace vivant et varié, non figé, qui peut se transformer en couteau suisse. Et mon travail consiste justement à reconnecter les objets, les espaces et les gens, par exemple à travers des idées éphémères qui détournent l’environnement urbain.

Vous vous définissez comme un « hacker urbain ». Ça veut dire quoi exactement ?

On confond trop souvent les « crackers », des pirates mal intentionnés, et les hackers, qui sont à l’origine de la philosophie de l’open source et prônent la liberté et le partage. Dans le hacking il y a tout un système de valeurs d’émancipation, de collaboration, d’échange. Le do it yourself, c’est un moyen de permettre aux gens d’acquérir leurs propres moyens de production et de connaissance pour les rendre indépendants d’un système dominateur. Ma démarche est volontaire, engagée et spontanée, elle s’inscrit dans le mouvement des villes en transitions et de la « simplicité volontaire » : je suis convaincu que moins on possède de choses et plus on est heureux et on crée du lien social. Et quand on n’a pas de pouvoir d’acha – ou qu’on en veut pas – il faut bien se creuser la cervelle pour s’épanouir dans son environnement. C’est un peu comme dans la jungle, sauf que ça se passe en ville… Mon travail s’inspire du bushcraft, de toute l’imagination et les connaissances qu’il faut avoir pour vivre pleinement dans la nature : savoir fabriquer un abri, un outil, un objet, un jeu, se nourrir… On pourrait parler d’urbancraft. Bref, être capable d’utiliser les matières premières qui nous entourent pour s’émanciper du conditionnement et du rôle de consommateur soumis.

Avec quels matériaux travaillez-vous ?

Avec tout ce que je peux trouver dans les rues : roues de vélo, bancs publics, palettes, affiches publicitaires, pavés, barrières, plots orange… Il suffit de faire les poubelles, de regarder par terre ou en l’air pour trouver son bonheur : bouteilles en verre,  cartons,  chaises en bois… En fait, j’applique à la lettre la règle des « 3R » : réduire, réutiliser, recycler. On peut transformer un abribus en porte-manteau, on peut faire d’un skateboard un panneau pour faire de l’auto stop. Le mobilier urbain est un support intéressant aussi, notamment les poteaux en fer. Vous voyez ces bites sur les trottoirs qui empêchent les voitures de stationner ? Avec un peu d’imagination, on peut s’amuser à lancer un pneu autour pour en faire un jeu d’adresse… Je réfléchis un peu comme un gamin lorsqu’il transforme une cuillère en catapulte. Le jeu permet d’attirer l’attention des gens et de les rassembler, la dimension ludique entraîne le plaisir, le sourire, la convivialité, l’échange.

En quoi consiste votre méthode de travail ?

Je travaille toujours en trois temps, en adoptant la méthode des « 3D » : dérive, détournement, do it yourself. Je commence toujours par explorer la ville en sortant des sentiers battus, par me perdre dans l’environnement urbain. J’essaie d’aller… nulle part, contrairement à la plupart citadins dont les trajets consistent toujours à rallier un endroit bien précis. Je me dessine ainsi une autre carte de la ville, avec des repères différents de ceux de ses habitants et des touristes. Vient ensuite le temps du détournement. C’est la phase d’observation, qui consiste à ouvrir au maximum le champ des possibles. Concrètement, je réalise un inventaire de tout ce qui m’entoure : objets traînant par terre, mobilier urbain, architecture insolite… Je tente de repérer les éléments récurrents de tel et tel quartier. Je me déconditionne et j’imagine les détournements et les interventions décalées les plus intéressantes. Enfin, la dernière phase est celle du do it yourself, c’est-à-dire du bricolage, de la fabrication et du partage. Je matérialise mes idées à travers des installations éphémères, sans rien dégrader, en assemblant les éléments trouvés dans la rue avec une poignée d’outils comme de la ficelle, un couteau ou du ruban adhésif. Une fois qu’elles sont réalisées, j’immortalise ces idées en photo ou en vidéo car je sais qu’elles sont destinées à disparaître à plus ou moins long terme. Ce qui compte, c’est l’idée et l’inspiration que je peux transmettre, pas d’imposer ma présence au regard des gens.

Comment les citoyens réagissent-ils à vos installations ?

Comme je suis un vrai nomade, qui passe de ville en ville, j’ai rarement le temps de voir comment les gens se réapproprient mes projets. En général ils sont plutôt réceptifs. En fait, mon travail consiste à nous déconditionner : je veux ouvrir la perception de la ville, apprendre à regarder tous ses composants. Aujourd’hui, toutes les villes tendent, hélas, à se ressembler – un autre effet de la mondialisation. Nous avons des systèmes d’organisation urbaine ultrasimplifiés et réducteurs : ici un centre commercial, là une espace vert… Tout ça est très artificiel. Je prône, au contraire, des villes fonctionnant plus horizontalement grâce au relocalisme, aux communautés citoyennes et à des bonnes pratiques comme la permaculture, qui consiste à concevoir des espaces complexes sur un modèle naturel. Aujourd’hui, à quoi servent les espaces verts en ville ? A bronzer et à faire du badminton ? Et encore, quand ce n’est pas interdit… En fait, le plus souvent, on ne peut rien y faire. C’est dommage. On pourrait transformer ces espaces en fonction des besoin des habitants, notamment en aménageant plus de jardins partagés associés à des espaces collaboratifs. Là, l’espace vert deviendrait plus varié, collectif et utile. La ville manque encore d’une dimension vraiment naturelle et humaine.

Pour tout savoir sur la démarche de Florian Rivière :

http://www.florianriviere.fr/

Usbek & Rica

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