La carte et le territoire, version indienne – 2/2

2 Fév 2016

Et si, pour mieux comprendre la ville, il fallait se détacher du plan? Comment cet outil conditionne-t-il notre manière de penser la ville? Sont-ils adaptés pour en traduire les dynamiques? Comment palier à leurs lacunes? Prassad Shatty nous explique la logique qui soutien son projet « de-mapping » (la dé-cartographie).

Comment cartographier un bidonville où coiffeur et ferrailleur occupent quelques mètre carrés côte à côte ?

Comment cartographier un bidonville où coiffeur et ferrailleur occupent quelques mètre carrés côte à côte ?

Epicurban: Sans vous contenter de questionner le fondement de la planification urbaine, vous menez actuellement le projet de-mapping qui questionne sur l’utilisation même des plans et de cartographies urbaines. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le fait de réaliser des plans est historiquement lié à l’exercice d’une autorité et d’un contrôle sur un territoire donné. Le plan est constitué de lignes et de polygones et doit constituer un modèle représentant la réalité à un moment donné. Si les éléments changent trop (les emplacements des commerces par exemple) ils deviennent impossible à cartographier, c’est trop flou. C’est une des raisons pour lesquelles les autorités cherchent à normaliser l’espace public, en délimitant les espaces au risque d’altérer son intensité et sa vitalité.

Par ailleurs, outre le fait que les cartes requièrent de la part de leurs utilisateurs un nombre très important de connaissances afin de comprendre le modèle, le plan oblige l’utilisateur à réfléchir et appréhender la ville d’une certaine manière, le poussant à ignorer ce qu’il est incapable de figurer.

E : Dans ce genre de situation, comment le cartographe résout ce paradoxe ?

Je vais vous donner un exemple. Au milieu des années 1990, nous avons réalisé pour la première fois le plan de la « Mill area », une zone industrielle de Mumbai extrêmement dense.  La densité des activités de cette zone était si élevée qu’il s’est avéré impossible d’en réaliser une cartographie pertinente. Les concepteurs ont alors décidé de représenter le quartier comme une agrégation d’« espaces mixtes’ ». Mais quand on change d’échelle, ou que l’on va sur le terrain, on réalise que c’est bien plus complexe et que le plan est ici un outil inadapté pour comprendre le terrain.

Face à cet échec, nous avons adopté une nouvelle pratique : le soft mapping (la « planification flexible »). Cela consiste à ne pas forcément s’obstiner à une cartographie physique mais d’appréhender les autres dimensions du territoire en cartographiant les acteurs, les mouvements, les enjeux d’un territoire. Le risque est de développer alors tellement de cartes que l’on démultiplie des outils qui deviennent alors inutilisables car trop variés.

La place des animaux, notamment des vaches, est emblématique d’une dimension unique de la ville indienne

La place des animaux, notamment des vaches, est emblématique d’une dimension unique de la ville indienne

E: La complexité de la ville indienne semble suivre une tendance vers la normalisation, notamment sur les questions d’habitat. Les nouvelles constructions suivent le modèle occidental du logement en appartement constitué de pièces aux fonctions différenciées. Quelle lecture faites-vous de cette standardisation ?

Jusqu’à récemment un des modes d’habitat principaux à Mumbai était ce qu’on appelle le chawl[1], un type d’habitation principalement construit entre 1850 et 1960. C’est un immeuble bas rassemblant plusieurs appartements dotés chacun d’une seule et unique grande pièce ; les sanitaires sont collectifs en bout d’étage. L’ensemble du bâtiment constitue la maison de plusieurs familles. Cela crée un mouvement, une circulation entre les différents appartements pendant la journée. Le soir, les portes se ferment et le mouvement s’arrête. Le concept de maison, de foyer, était alors radicalement différent.

En 1960, notamment sous l’influence occidentale, s’est développé la typologie que l’on connait d’un appartement avec des chambres, une cuisine, des toilettes. Avant ce modèle, la «maison » était quelque chose qui « n’apparaissait » que le soir.

Quand les britanniques sont arrivés avec leur concept d’appartement, les Indiens y étaient d’abord réfractaires. Notamment, du fait de la relation à la saleté et à l’impur, il semblait inconcevable d’avoir des toilettes dans son appartement ! Or, la vision que chacun a du foyer où il vit est symptomatique de sa manière d’appréhender la ville, et déconstruire une telle structuration de la société peut avoir des conséquences néfastes inattendues.

E : Quelles sont ces conséquences néfastes de cette mutation de l’habitat à Mumbai ?

Une des conséquences inattendues dans le fait de passer du chawl à un immeuble classique est que cela contribue à faire augmenter les violences domestiques. En effet, l’appartement fermé est une forme d’habitat moins résiliente face aux tensions interne d’un foyer.

Le chawl est plus résilient. Premièrement, par son ouverture et sa circulation, il favorise les rapports de voisinage, permettant d’évacuer plus directement les tensions internes d’un foyer. Ensuite, sa structure s’articule avec un balcon collectif qui ouvre sur la ville et ses interactions tandis que, dans le modèle moderne, quand on sort de l’appartement, on est directement dans la cage d’escalier, fermée et morte, qui n’est donc pas une alternative accueillante à la tension du foyer.

[1] un Chawl est un ancien logement ouvrier, de l’industrie textile en général, aujourd’hui devenu un habitat semi-collectif. Il est reconnaissable par ses balustres et ses coursives extérieures animées.

Epicurban

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