Comment la Fête des Voisins contribue-t-elle à révolutionner la ville ?

19 Mai 2017

Aujourd’hui, se tient la Fête des Voisins. Ce rendez-vous annuel national a pour but de faire se rencontrer et se rapprocher des habitants d’un même quartier. Pour lutter contre l’isolement, des apéritifs ou repas sont organisés une fois par an. Avant d’être officialisée, cette pratique s’est exprimée sous diverses formes dans plusieurs villes françaises.

La fête des voisins permet aux habitants d'un quartier de se rencontrer et se rapprocher.

A Toulouse, par exemple, le Carrefour Culture organisait des « repas de quartiers » dès 1991 pour développer des moments de convivialité et de lien social entre voisins. A Paris, cela commence en 1999 dans le 17e arrondissement à l’initiative d’Atanase Perifan, également directeur de l’association organisatrice Immeuble en fête. En 2000, l’association des maires de France s’est associée aux bailleurs sociaux pour soutenir et amplifier le mouvement à l’échelle nationale. L’année dernière, l’événement rassemblait plus de 1 000 communes françaises et 8,5 millions de personnes. Étendue à l’Europe en 2003, puis à l’ensemble des continents depuis 2007, la Fête des Voisins, c’est aujourd’hui plus de 30 millions de participants dans 36 pays. Si le concept part d’une bonne intention, fonctionne-t-il vraiment ? La forme événementielle et ponctuelle de la Fête des Voisins a-t-elle contribué à changer nos modes de vivre en ville ? Une journée par an permet-elle de générer de nouveaux comportements sur l’ensemble de l’année ? Atanase Perifan, créateur de la Fête des Voisins, nous éclaire sur le sujet.

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Comment commence l’aventure de la Fête des Voisins ?

L’idée de la Fête des Voisins part d’un fait-divers assez triste. C’était en 1996. Une de mes voisines, une dame âgée, avait été découverte chez elle quatre mois après son décès. Ca a été un choc pour moi. Je me suis alors rendu compte de l’ampleur de la solitude au sein de notre société. Derrière l’épaisseur de nos murs au sein de nos immeubles, il y a des détresses qu’on ne voit pas. Dans nos villes, il y a trop d’indifférence et d’anonymat. Il faut donc trouver un prétexte pour inverser la tendance. J’ai voulu créer un outil pour aller voir ce qu’il se passe aux autres étages.

Suite à ce décès, j’ai essayé de susciter une rencontre entre voisins. J’ai donc mis des affiches pour inviter mes voisins au bar du coin. Je me suis dit, le bar, c’est bien, on ne sera pas bloqués par les intempéries. Mon installation était assez sommaire. Il y avait trois tables, des cacahuètes, rien de plus ! Le problème de notre société est la souffrance relationnelle. Et cela ne se ressent pas uniquement chez les personnes âgées. Nos faits et gestes sont organisés au travers d’une logique d’avoir plutôt que sur un besoin d’être. Je me suis alors demandé comment s’organisaient ces campagnes marketing pour atteindre les gens. J’ai compris que leur impact découlait d’une stratégie, d’une organisation. Je me suis alors demandé quelle stratégie il fallait pour mobiliser les gens autour de ces valeurs d’être ensemble.

La Fête des Voisins rassemble plus de 30 millions de participants dans 36 pays.

Quelles étaient les réactions de vos voisins lors de ce premier événement ? Comment cela a-t-il été accueilli ?

Comme dans tout événement de ce type, la soirée a commencé difficilement. Au début, il y a peu de monde, on n’ose pas trop parler… Et puis les gens arrivent et l’ambiance monte. A 19h, tout le monde est gêné. A 21h, tout le monde se demande pourquoi on n’a pas fait ça avant. A 23h, plus personne ne veut rentrer chez soi !

De manière générale, les gens sont assez surpris quand l’initiative arrive. Ce n’est pas dans les traditions d’installer des événements de ce type. Et aussi contradictoire que cela puisse paraître, le fait d’aller vers les gens de manière spontanée peut susciter une certaine forme de méfiance en eux. Ce qui devrait paraître comme un comportement normal paraît suspect. Nous sommes dans une société de profonde solitude, et pourtant il y a des gisements de générosité impensables chez les gens. Il suffit d’un initiateur, d’un meneur pour voir des comportements de générosité émerger.

Quelles évolutions avez-vous pu observer en 17 ans ?

Premièrement, on observe 30 millions de participants à l’échelle mondiale aujourd’hui ! L’ampleur du mouvement a considérablement évolué.

La Fête des Voisins contribue à changer nos modes de vivre en ville.

Ensuite, quand vous tapiez sur Google le mot « voisin » il y a 17 ans, vous tombiez sur un champ lexical négatif. A savoir « problèmes », « troubles », « conflits » et j’en passe. Aujourd’hui, « voisin » recouvre un ensemble de belles initiatives, de moments de convivialité, de gestes de bienveillance. Ce rapport urbain est devenu plus positif.

Il reste pourtant encore des freins à ces initiatives. La peur de l’autre est encore fortement présente dans nos sociétés. On a encore peur de la différence. Les dernières élections présidentielles viennent de nous le confirmer. Mais ce ne sont pas les seules peurs. On a aussi peur de déranger son voisin. On n’ose pas aller lui demander un service ou lui proposer de l’aide.

Tout cela est intimement lié à nos modes de vie : on se rencontre moins. Au sein d’un immeuble, ou à la plus large échelle du quartier, on a tous des rythmes de vie différents. Je ne croise pas ma voisine retraitée à 7h du matin quand je pars déposer mes enfants à l’école par exemple. En plus, la société de consommation dans laquelle nous vivons véhicule des valeurs individualistes qui induisent une forme d’indifférence collective envers les autres. Mais on observe de plus en plus que quand une personne lance quelque chose, les voisins suivent et sont au final demandeurs de ces moments de convivialité.

En quoi cet événement ponctuel, bien qu’il soit récurrent, participe à la transformation de nos modes de ville ?

La Fête des Voisins établit un contact entre les gens et leur donne une occasion de se parler. Ce premier contact est spontanément catalyseur de plusieurs situations d’entraide à venir. La sociabilité induit l’entraide. L’important n’est pas la fête en tant que tel. Je n’ai pas monté cette association pour pouvoir boire dans l’espace public avec l’aval des pouvoirs publics ! L’important est de stopper cette déshumanisation de nos rapports individuels. Aujourd’hui, on ne sait pas qui est son voisin, on a chacun sa vie, on n’a pas le temps, etc. Avec la Fête des Voisins, on cherche un prétexte et on installe des rites à une échelle locale pour briser ces barrières et faire entrer la convivialité dans les codes sociaux.

Mais cette question de la ponctualité de l’événement se pose. A travers la création de l’association Voisins Solidaires nous avons cherché à mener des projets de plus long terme.

Dans cette société qui valorise l’avoir, le marketing est une stratégie qui permet de faire passer le consommateur à l’acte d’achat. Nous, nous voulons mettre en place une stratégie qui fasse passer le citoyen à l’acte relationnel. Nous avons donc mis en place des programmes d’entraide. Je suis par exemple allé à la rencontre du directeur général de la SNCF. Le constat est clair les voyages en train sont tout sauf conviviaux ! On passe parfois plus de cinq heures à côté d’un voisin éphémère sans même lui parler alors que des gestes simples de convivialité pourraient se développer. On pourrait par exemple demander conseil à son voisin pour son itinéraire. On pourrait aller chercher à manger pour sa voisine âgée au wagon-bar. On pourrait se rendre tellement de services et rendre notre voyage plus agréable ! Nous avons alors développé le concept des « Voisins à bord ».

Dans cette même logique de long terme, de développement de rencontres et de convivialité nous avons mis en place le dispositif « voisins malades », qui incite les gens à rendre service à leur voisin immobilisé. Il y a aussi les plans grands froids, qui consistent à apporter des courses aux personnes âgées de votre immeuble. Il est agréable de vivre les uns à côté des autres ! Il faut faire mentir Sartre, l’enfer, ce ne sont pas les autres, bien au contraire !

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Quelle nouvelle définition urbaine cela suggère pour vous ?

Platon disait « ce ne sont pas les pierres mais les hommes qui font la force des remparts ». Pour moi, l’âme d’une ville ne dépend pas de la qualité du bâti et je pense que nous l’oublions bien trop souvent dans nos politiques publiques. Je me souviens de Roselyne Bachelot qui revenait de la visite d’un immeuble intergénérationnel et qui me disait, que l’immeuble était très bien, mais les jeunes ne parlaient pas aux personnes âgées et inversement. On a trop souvent tendance à oublier les êtres humains dans nos projets. Nos villes se sont aseptisées. On a plus d’espaces de rencontre ni de pratiques communautaires. On ne va plus dans les cafés pour rencontrer des gens, on ne passe plus de temps dehors. Quand j’étais jeune, on jouait dans les rues, devant la porte de garage. Aujourd’hui, on ne vit plus dehors et donc on ne se rencontre plus.

Il y a un siècle, on venait dans les villes pour l’anonymat. Nous sommes arrivés à un extrême de l’anonymat. Le curseur est peut-être allé trop loin. Aujourd’hui, plusieurs initiatives individuelles et collectives, dont la Fête des Voisins, déplacent le curseur petit à petit. De belles choses sont en train de se passer, mais elles ne sont pas encore intégrées au cadre des valeurs sociales collectives.

La Fête des Voisins contribue à cela. Elle pose la question de comment vivre ensemble et ne plus être de simples consommateurs. Il faut aujourd’hui que ces valeurs de rencontre, de partage, de vivre ensemble et de convivialité soient un projet de société. Pour cela, il faut savoir comment on irrigue toute cette générosité de la société civile vers les politiques publiques. Il faut que nous définissions ce que nous avons envie de partager et que nous pensions à comment faire en sorte, aujourd’hui, que ces terreaux de générosité soient pris en compte par les institutions.

Lumières de la Ville

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