Face à l’urbanité qui se délite

19 Nov 2015

Tout a déjà été dit sur le drame du 13 novembre 2015. Ce texte n’a pas pour vocation de réouvrir les plaies, mais simplement de rappeler une évidence silencieuse : au-delà des morts, des blessés et des proches éplorés, c’est à la ville que l’on s’est attaqué. Non pas seulement à la ville de Paris, mais à la ville dans son ensemble. Et par corollaire, à son produit premier : l’urbanité.

Un café de Montmartre. Crédits : John Twohig

Un café de Montmartre. Crédits : John Twohig

Difficile de définir précisément ce qu’est l’urbanité. Au sens contemporain, le terme désigne “ce qui fait une ville”. On ne saurait être plus flou, et plus juste en même temps. Sa seconde définition apporte un éclairage plus précis : l’urbanité désignerait ainsi “la politesse fine et délicate, les manières dans lesquelles entrent beaucoup d’affabilité naturelle et d’usage du monde” (1). Clairement, les actes de vendredi soir n’avaient rien d’affable.

En prenant pour cible des cafés et des restaurants, en plus d’une salle de concert et d’un stade, les assaillants ont tenté de briser cette urbanité. Et cela porte un nom : “urbicide”, le “meurtre rituel des villes”, selon l’ancien maire de Belgrade Bogdan Bogdanovic (2). Le néologisme, forgé dans les années 60 et popularisé dans les années 90 avec la Guerre de Yougoslavie, désigne la manière dont certaines armées s’évertuaient à détruire des portions entières de ville, sciemment et littéralement, “comme si la ville était l’ennemi parce qu’elle permettait la cohabitation de populations différentes et valorisait le cosmopolitisme” (3).

De nombreux écrits ont été publiés ce week-end pour rappeler le caractère relativement cosmopolite des quartiers parisiens concernés vendredi. Les terroristes auraient pu s’attaquer, en effet, à des lieux plus symboliques ou plus peuplés de la capitale – c’était d’ailleurs l’objectif du Stade de France. Longtemps, c’est comme cela que le terrorisme a semblé fonctionner. Mais en choisissant les rues parfois étriquées du Xe et du XIe arrondissement, en ciblant la salle du Bataclan, l’objectif était clair : assassiner la ville dans ce qu’elle a de plus affable, ses convivialités.

En réponse, certains Parisiens ont mis en avant leur volonté de retourner boire un café en terrasse, de continuer à profiter de ces rues, de ces parcs et de ces recoins, comme si rien n’était arrivé. L’occasion de rappeler leur attachement à cette urbanité faite de lenteur et de pause parmi les flux du quotidien ; l’occasion, surtout, de se réapproprier un espace meurtri, physiquement et symboliquement.

Car la grande violence de l’urbicide est qu’il dure, dans le temps et dans les esprits. Il imprègne son venin dans l’inconscient collectif, et déborde au-delà des seuls lieux concernés. Il impose la peur dans l’imaginaire de la ville, et pas seulement la peur de mourir : flâner, sortir, fêter, se muent en appréhensions. L’urbicide pousse ainsi chacun à se méfier, de la rue ou de son voisin, et c’est ainsi que l’urbanité se délite.

De nombreuses villes, à travers le monde et l’Histoire, ont connu des tragédies comparables. Depuis les premières villes de Mésopotamie, jusqu’aux mégapoles du monde contemporain, la ville a dû apprendre à dépasser ses peurs. Certaines s’en sont remises, d’autres continuent à panser leurs plaies. Dans les premières, l’urbanité a progressivement repris ses droits ; mais les secondes peinent encore à retrouver les convivialités qui les définissaient, parfois depuis des siècles.

Des géographes ont depuis montré comment, dans les zones post-conflits telles que l’ex-Yougoslavie, l’urbanisme importait pour retisser du lien entre des populations qui ne pouvaient à elles seules assumer une paix douloureuse. Il faut en effet, pour surmonter l’urbicide, recréer ces urbanités dont a besoin la ville pour se remettre sur pied.

Dans le cas parisien, aucun lieu n’a été physiquement détruit ; il faut donc agir sur le plan symbolique. Il suffit pour cela, si l’on peut dire, de densifier les urbanités qui font la ville telle qu’elle a été chantée ce week-end. Non pas la ville parisienne, ni même française ou occidentale, mais la ville dans ce qu’elle a de plus brut : un espace de friction entre des individus qui apprennent à coexister, et si possible pour le meilleur. Lieux de pause, de rencontres, de sérénité et d’échanges, face à la houle du temps qui passe, méritent plus que jamais d’être réaffirmées. Aux actes ineffables, répondons simplement par une ville affable.

Philippe Gargov
www.pop-up-urbain.com

(1) Source : Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
(2) “La notion d’urbicide : exemples en ex-Yougoslavie”, par Bénédicte Tratnjek – Géographie de la ville en guerre
(3) “Une haine monumentale. Essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie”, François Chaslin, cité par Bénédicte Tratnjek dans l’article précédent.

En complément, retrouvez une sélection de textes et documents géographiques sur les enjeux soulevés par les actes de vendredi.

Nos pensées vont aux proches de Matthieu Giroud et Quentin Mourier, morts vendredi au Bataclan. Le premier était géographe à l’université Paris-Est Marne-la-Vallée, et travaillait notamment sur la gentrification et ses conséquences sociales. Le second était architecte à l’Atelier International du Grand Paris, et contribuait activement au projet Vergers Urbains. Tous deux défendaient à leur manière une certaine idée de la ville, de ses formes et de ses habitants.

[pop-up] urbain

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