Designer les camps de réfugiés

16 Mar 2017

Septembre 2015, la photo du petit Aylan gisant sur une plage turque émeut le monde entier. Novembre 2016, la jungle de Calais, le camp de migrants le plus emblématique de l’Hexagone abritant pas moins de 9 000 personnes, est démantelé. À peine plus d’une année a séparé les deux événements qui, à eux seuls, traduisent notre sentiment ambivalent envers cette crise migratoire qui agite ce début de XXIe siècle.

En 2015, on a comptabilisé 60 millions de migrants, parmi eux 20,2 millions sont considérés comme réfugiés. Et ce chiffre n’est pas prêt de décroître car les raisons de partir sont de plus en plus nombreuses : à l’instabilité économique et politique de certaines régions du globe est venue s’ajouter la menace du changement climatique qui a déjà commencé à entraîner des déplacements de populations. Face à cette arrivée massive de millions de personnes obligées de tout quitter pour survivre, des camps de fortune, formels ou sauvages, se dressent à quelques points stratégiques du globe, formant ainsi autant de villes en miniatures dont l’organisation et la construction trop souvent anarchique ne favorisent pas la reconstruction de soi. Car il ne faut pas oublier que ces personnes ne quittent pas tout ce qui faisait leur vie de gaîté de cœur. S’ajoutent au déracinement des conditions de voyage la plupart du temps quasi inhumaines accentuant d’autant plus le traumatisme à l’arrivée dans le camp.

Le migrant qui a vécu le déracinement et de mauvaises conditions de voyages est traumatisé à son arrivée dans le camp de réfugié.

(c) Elise Lecuyer

Comment, dès lors, favoriser la résilience dans ces camps de réfugiés ? C’est en s’intéressant à deux entités particulières, l’habitat et les espaces publics, que deux étudiantes en deuxième année de cycle master Ville durable de L’École de design Nantes Atlantique ont tenté de proposer des projets pour renouveler notre conception du camp de réfugiés et faciliter la reconstruction physique et psychologique. Retour sur leurs projets.

La jungle de Calais est un exemple d'habitat temporaire de réfugiés qui s'est pérennisé.

La jungle de Calais, août 2016 (c) Elise Lecuyer

Réinventer l’habitat d’urgence

Elise Lecuyer, étudiante en deuxième année de cycle master Ville durable à L’École de design Nantes Atlantique, s’est intéressée, pour son Projet de Fin d’Études, à l’habitat transitoire pour les réfugiés. Pour elle, l’habitat reflète ce que nous sommes, et quand on analyse le traumatisme représenté par le fait de quitter son pays, la perte de ses repères ou encore les conditions de voyage, il est important que l’habitat du camp de réfugiés soit suffisamment digne pour favoriser la résilience.

L'habitat du camp de réfugiés doit être suffisamment digne pour favoriser la résilience.

(c) Elise Lecuyer

Mais dans le cas du camp de réfugiés, plusieurs défis sont à relever : comment faire cohabiter différentes populations avec divers modes de vie ? Comment se reconstruire après un traumatisme ? Comment se sentir chez soi ailleurs ? Elise a donc choisi d’axer sa réflexion autour de la question suivante : comment proposer un dispositif d’habitation temporaire capable de prendre en compte les différents modes d’habiter dans le but d’une reconstruction personnelle ? Après plusieurs séjours dans la jungle de Calais, elle a formulé différentes observations. Ce qui fait que l’on se sent chez soi est défini par notre culture, nos manières d’habiter, nos pratiques quotidiennes, un sentiment d’appropriation et une affirmation identitaire.

 

Pour Elise, le designer peut permettre de faire la jonction entre l’interculturalité (symbolisée entre autres par les modes de vie et d’habiter, les rites, les croyances) et la reconstruction de soi (qui passe par les notions d’être chez soi et de niche affective et culturelle) en proposant un dispositif d’habitat temporaire réversible, sous la forme de modules éco-construits, flexibles et adaptables. La notion de coconstruction est également au cœur du projet : elle permet de valoriser les migrants mais aussi de récolter des données pour les ONG. Et pour Elise, cette conception passe entre autres par le jeu. Elle a ainsi créé Bayti, un jeu de plateau où le migrant peut composer son habitat en fonction de son mode de vie, de sa culture et de ses besoins.

Elise Lecuyer propose un dispositif d'habitat temporaire réversible, sous la forme de modules éco-construits, flexibles et adaptables.

Vue intérieure du projet d’Elise Lecuyer

Elise Lecuyer propose un dispositif d'habitat temporaire réversible, sous la forme de modules éco-construits, flexibles et adaptables.

Vue extérieure du projet d’Elise Lecuyer

Avec son projet, Elise cherche donc à favoriser la résilience mais aussi à sensibiliser les usagers.

Camps de réfugiés et espaces publics

Jingyun Wang, étudiante en deuxième année de cycle master Ville durable à L’École de design Nantes Atlantique, s’est quant à elle penchée sur la question des espaces publics dans les camps de réfugiés. Dans ces véritables villes en miniature où différentes ethnies cohabitent, où se côtoient des populations marquées par un traumatisme et où le vivre ensemble n’est pas toujours évident, Jingyun s’est demandé comment y favoriser la rencontre entre les réfugiés ou avec les bénévoles. Elle a donc cherché à créer un espace public d’appartenance, mobile, fonctionnel et adaptable. Pour Jingyun, il s’agit d’adapter l’espace selon les besoins des réfugiés tout en leur permettant de se détendre, en les aidant à valoriser leurs savoir-faire avec des activités et en faisant le lien entre les réfugiés ou les bénévoles pour mieux communiquer et mieux se connaître. Elle a ainsi proposé 3 concepts : un jardin participatif, un espace événementiel à géométrie variable et un laboratoire de coconstruction. Le tout coconstruit avec les réfugiés en utilisant du matériel de récupération issu du camp.

 

Trois concepts permettent de recréer des espaces publics dans les camps de réfugiés.

Jingyun a proposé 3 concepts permettant de recréer les espaces publics dans les camps de réfugiés.

 

Jingyun cherche ainsi à favoriser la participation et les échanges de savoirs en créant la possibilité de réaliser des activités quotidiennes pour les réfugiés leur permettant de faire connaissance et de se lier d’amitié.

 

Par Zélia Darnault, enseignante à l’École de design Nantes Atlantique

L'École de design Nantes Atlantique

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