Des villes en papier

11 Juil 2018

Si la marche est le meilleur moyen d’observer la ville, la lecture peut lui donner du sens. Mais où trouver des idées de lecture sur la ville ? Il existe à Paris une poignée de librairies de quartier spécialisées sur les questions urbaines et architecturales. De la plus accessible à la plus ésotérique, nous les avons visitées pour vous.

Maciek Janicki

Maciek Janicki

VOLUME, la référence à l’international

Du mardi au samedi – de 11h00 à 20h00
47, rue Notre-Dame de Nazareth 75003 Paris

Devanture de la librairie Volume - Volume

Devanture de la librairie Volume – Volume

Elle est sur toute les lèvres quand on cherche une librairie sur les disciplines de la ville. Ancien de la librairie emblématique le Moniteur à Odéon, Samuel Hoppe lance Volume il y a quatre ans avec Isabelle Leblanc dans le quartier Strasbourg Saint-Denis. La boutique élégante est un repaire pour les architectes, urbanistes et graphistes en tout genre. Sa sélection rigoureuse et internationale en fait un lieu prisé par les spécialistes curieux mais aussi les amateurs déterminés. Celui qui entre entendra probablement un jeune couple chuchoter en allemand ou deux italiens s’interpeller d’un bout à l’autre du magasin au fur et à mesure de leurs trouvailles.

« La spécialisation est quelque chose qui exclut le reste, qui enferme. Notre volonté c’est d’être ouverts. La librairie est centrée sur trois thématiques : l’architecture, l’urbanisme et le paysage, à partir desquelles elle rayonne. Des monographies d’architectes ou d’artistes, des essais, de la photographie et aussi des choses plus techniques. On vise un autre public que les spécialistes de l’architecture et de l’urbanisme. Pour la majorité ce sont des étudiants et praticiens, mais aussi beaucoup d’amateurs éclairés. Ici la petite table, c’est sur la marche et la montagne, c’est un tropisme personnel mais ça touche aussi aux questions de paysage.

On a du roman aussi, par exemple Le ravissement de Britney Spears. C’est sur un agent secret envoyé à Los Angeles pour déjouer une tentative d’enlèvement de la chanteuse. Mais le souci c’est qu’il n’a pas le permis de conduire dans une ville où c’est compliqué de faire autrement. Avec ce point de départ un peu comique, Jean Rolin va parler de la problématique du piéton dans la ville, sans faire pour autant un traité d’urbanisme. C’est un auteur qui s’intéresse dans la quasi-totalité de ses textes à l’urbain. Ça c’est notre travail de sélection. Pour nous c’est un bon écho pour élargir la pensée sur les questions urbaines. L’intérêt du métier de libraire c’est la fonction de curateur, c’est des choix.

Le calcul c’est d’habiter ce qu’on fait. Notre façon de faire reste assez unique à Paris, à faire un thème très large et des ouvrages qui viennent de partout. Notre zone de chalandise c’est le monde entier. Les deux personnes qui viennent d’acheter ont pris une revue basée à Londres. À côté sur la table, ça vient de Marseille, de Suisse… Notre notoriété dépasse un peu les frontières.

D’ailleurs faire une librairie d’urbanisme et d’architecture sans faire d’import c’est difficile à mon avis. Certes les architectes français ne parlent pas beaucoup de langues, mais l’avantage est qu’ils lisent volontiers les plans. Ça paraît cynique mais au final on vend des livres en langue étrangère à des gens qui ne lisent pas la langue.

La pression du loyer est dure pour les libraires, ce genre d’activité n’a pas vraiment de sens ailleurs qu’à Paris. C’est trop spécialisé, il faut quand même avoir du passage. On fait aussi de l’événementiel, des expositions photos et une centaine de débats par an, parfois ici et parfois à l’extérieur. On va sur des salons, des séminaires, j’étais à la Colonie cette semaine pour une conférence sur l’état d’urgence par exemple.

La suggestion

Dans les dernières sorties, il y a un livre qui est assez hypnotique : c’est le travail d’un architecte chercheur pas très connu et installé en Allemagne je crois. Il s’intéresse aux systèmes de contrainte de déplacement dans l’espace. C’est aussi bien les visas pour entrer dans un pays, que la gestion des prisons ou des abattoirs. C’est à la fois très beau formellement et c’est un travail assez hallucinant. Ça s’appelle Handbook of Tyranny de Theo Deutinger. »

ZENOBI – Sensible et engagée

Du mardi au samedi – 10h30 -13h30 et 15h30 -19h30
50 Avenue Pierre Larousse, 92240 Malakoff

Sawsan Awada dans sa librairie

Sawsan Awada dans sa librairie – Zenobi

Depuis 9 mois, une nouvelle librairie urbaine a vu le jour, Zenobi à Malakoff. Lancée par Sawsan Awada, une ancienne architecte et urbaniste passionnée de livres, elle se veut être un lieu convivial et grand public. Seule librairie dédiée à la ville située à l’extérieur du périphérique, elle anticipe le déploiement du Grand Paris et veut nouer des solidarités dans le coeur de Malakoff.

« L’idée, étant moi-même architecte urbaniste à l’origine, c’est de continuer dans la transmission d’éléments pour s’approprier son cadre de vie mais sous la forme d’un lieu convivial et grand public. Pour moi, la ville commence vraiment à être un lieu de réflexion, de luttes et de tensions. On nous prépare des villes qui ne correspondent pas forcément à ce qu’on aimerait avoir comme société de coexistence et d’humanité. Il faut intéresser tout un chacun à la ville, c’est notre cadre de vie collectif.

Ce travail ne passe pas par le livre spécialisé mais par tout ce qui touche aux cinq sens, la sensibilité, l’imagination la créativité. Voilà la philosophie de ce lieu encore assez jeune. On trouve de la littérature de la poésie de la peinture, des sciences humaines, du cinéma, de l’histoire, du roman policier, de l’écologie, de la cuisine… Le rayon femme et ville est très important pour moi. J’essaye d’éduquer l’oeil à des choses différentes aussi mais toujours avec ce fil conducteur de la ville et l’urbain. L’objectif est de donner envie de fouiller dans les rayons.

Pour l’instant le public est très diversifié, des architectes, des enseignants, mais aussi des parents avec leurs enfants, des gens du quartier ou qui travaillent dans le quartier. Le public spécialisé est encore en minorité. On peut penser que c’est un risque de s’installer hors de Paris, à deux pas d’une autre librairie, avec ce thème spécialisé. Mais je suis convaincue que le sud de Paris va beaucoup se développer. Je travaille dans le quartier depuis 20 ans et je vois qu’il est en grande mutation, c’est assez excitant. Il se passe aussi des choses à Ivry où j’ai un engagement associatif depuis longtemps.

Cet engagement, je le revendique et je l’affiche dans ma vitrine, sur Gaza, sur les femmes, sur l’écologie. C’est important que la boutique incarne mes opinions. Le nom Zenobi vient d’une double référence, la ville de Zénobie dans Italo Calvino, comme étant la ville du désir. C’est également Zénobie la reine de Palmyre qui a résisté contre l’Empire romain. J’aime sa résistance et ma mère est syrienne donc ça me touche d’autant plus. D’ailleurs je vends Zénobia, une bande dessinée qui est sortie sur l’histoire d’une petite exilée syrienne et qui est d’une tristesse totale.

C’est un commerce mais j’essaye de développer ça au delà, en faire un lieu de vie avec les gens du quartier. J’organise des rencontres dans la boutique sur des sujets très divers, et je réfléchis à proposer des services aussi, peut-être de la lecture à voix haute pour des gens qui ne peuvent pas lire.

Le livre

En ce moment, à part les Villes Invisibles de Calvino qui reste le livre le plus cher à mon coeur, je conseille Les métropoles barbares qui vient de sortir. C’est un travail remarquable fait par le chercheur Guillaume Faburel sur ce que sont les métropoles d’aujourd’hui. J’ai beaucoup travaillé sur le Grand Paris et je pense que la métropolisation est une vraie problématique à l’échelle planétaire. Je compte organiser une rencontre à la rentrée. »

LE GENRE URBAIN, une vision de quartier

Du mardi au samedi de 10h00 à 20h et le dimanche de 11h à 18h
60 Rue de Belleville, 75020 Paris

Dans la librairie Le Genre Urbain

Dans la librairie Le Genre Urbain – Le Genre Urbain

Lancée en 2002 par Xavier Capodano, la librairie Genre Urbain est une des incontournables du quartier de Belleville. À l’ouverture, l’ambition de cet ancien universitaire est double : d’une part apporter des éléments de connaissance pour comprendre ce qui se joue dans l’environnement urbain, d’autre part contribuer au développement territorial du quartier. Ses étagères offrent alors une moitié d’ouvrages spécialisés sur les questions urbaines et une moitié généraliste. Les difficultés financières contraignent à rééquilibrer l’offre pour 80% de généraliste mais la volonté de démocratiser les questions urbaines persiste, notamment au travers des « causeries urbaines ». Ces débats et conférences ont lieu trois fois par mois depuis les 15 ans d’existence de la librairie, et alternent célébrités et jeunes chercheurs. Avec son coin bandes dessinées et son ambiance conviviale, c’est un rendez-vous pour les étudiants en architecture et les habitants du quartier.

« J’étais bellevillois avant de faire la librairie. La vraie ambition était là, apporter ma pierre au développement territorial du quartier. D’autant plus dans le bas Belleville qui est un peu difficile. C’était très prétentieux et j’ai pris un certains nombre de gifles mais en douze ans j’y ai contribué et j’en suis fier. Je suis ravi quand les gosses viennent s’asseoir pour lire dans mangas, d’avoir mis en place des lectures gratuites pour les enfants le samedi matin ou d’avoir mis en place les causeries urbaines.

Ce dont je suis le plus fier c’est d’avoir créé un maillage territorial de librairies de l’est parisien : Librest. C’est un réseau de librairies qui ont mutualisé une grande partie de leur activité économique. On a un site internet commun et nous remontons nos stock en commun. On ne livre pas, les gens viennent chercher les livres chez nous. Nous on a un service global avec agenda, conseils de lectures, catalogue. C’est incroyablement efficace pour des librairies de quartier. Je pense qu’on est meilleurs qu’Amazon, mais ça les gens ne le savent pas. Imaginons quelqu’un qui vient dans ma librairie à 10h et je n’ai pas son livre. Je demande un dépannage sur Librest : je clique sur un libraire du réseau, une navette circule entre nos librairies et me dépose le livre. À 13h le client a le bouquin.

L’important c’est que le client ne sorte pas du réseau des libraires, sinon il va sur Amazon, c’est mécanique. Quand une librairie ferme on ne récupère pas les clients. La clientèle disparaît. J’ai toujours voulu être proche du quartier et lutter contre une forme d’entre-soi. La librairie doit pouvoir s’adresser à tout le monde et ne pas se cantonner à l’urbain. Si quelqu’un cherche un livre en littérature je dois lui proposer c’est très important. Il ne faut pas se couper des gens du quartier car je leur dois ma survie.

Le livre

Evidemment j’ai une recommandation, je pourris la vie des gens avec en ce moment. Dominique Lorrain, ancien professeur à Sciences Po, à l’école des ponts et maintenant à la retraite. C’est une légende dans le métier. Il publie Urbanisme 1.0 qui fait de l’urbanisme d’en bas, au service du bien-commun. C’est une petite enquête de 15 ans dans sa ville de Villiers-sur-Marne. C’est une métaphore quasi-parfaite de toute l’évolution urbaine qui se joue, le décalage entre nos élites et les gens, le rouleau compresseur économique qui nous broie. C’est redoutable, accessible à tous et ça va accompagner – j’en suis convaincu – des générations et des générations d’étudiants. »

Mentions spéciales

ArchiLibrairies, espace d’exposition et de vente de la maison d’édition ArchiLib à Belleville

Le Cabanon, superbe librairie de livres d’occasion et de collection vers la Gare de Lyon

 

Usbek & Rica

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