Des clôtures dans la ville

19 Avr 2016

François Madoré est professeur des Universités à l’Institut de géographie de l’Université de Nantes. Il est spécialiste, entre autres, de la question des quartiers sécurisés et de la ségrégation sociale qui en découle. Demain la Ville a voulu en savoir plus sur la banalisation des résidences fermées en France.

Où en est-on aujourd’hui de l’essor des enclaves résidentielles fermées en France ?

Tout le territoire français est couvert, avec une surexposition du phénomène dans les villes méridionales et dans une moindre mesure les villes de l’Est. Le phénomène se banalise socialement : il n’est plus confiné à la figure du « ghetto doré » et couvre désormais un large spectre allant du logement social au domaine d’exception. Certes, le regard médiatique s’est beaucoup focalisé au début des années 2000 sur ces domaines, dont l’archétype est représenté en France par le Domaine de Terre Blanche à Tourrettes dans le Var ou des Hauts de Vaugrenier à proximité de Nice. Mais la grande majorité des résidences sécurisées constitue désormais l’habitat de la classe moyenne et des catégories populaires. Lors d’une recherche effectuée en 2007, 38 % des promoteurs affichaient sur leur site Internet au moins une opération immobilière décrite très explicitement comme fermée : « Ensemble clos, clôturé, fermé, protégé, sécurisé ou séparé (par mur, muret, grille, portail automatique, digicode, vidéophone, accès réservé) » ; « Résidence située dans un parc clos »; « Présence d’un dispositif de fermeture (par grille, mur, portail) de l’ensemble résidentiel dans sa globalité ». Ce recensement, même imparfait, révélait bien la banalisation des résidences fermées en France.

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Le domaine des Hauts de Vaugrenier est situé à Villeneuve-Loubet, entre Cagnes-sur-Mer et Antibes, dans les Alpes-Maritimes © Billard et Madoré

Quelles sont les principales différences entre les enclaves résidentielles ici et aux États-Unis ? Y a-t-il une « américanisation » de la ville française ?

Le scénario d’une américanisation ne semble guère prévaloir dans l’Hexagone, du moins pour l’instant, car les conditions de son développement ne sont pas réunies. Si on ne peut nier l’existence de logiques résidentielles affinitaires en France, celles-ci prennent sans doute moins de poids qu’aux États-Unis, où la référence à la communauté occupe une place majeure dans le positionnement socio-résidentiel des individus. Si l’on compare les ensembles résidentiels clôturés commercialisés en France en 2002 avec les différents types de gated communities1 distingués par mes pairs aux États-Unis, il est clair que les complexes à finalité sécuritaire sont prédominants dans l’Hexagone, car la majorité d’entre eux n’offre pas d’aménités collectives. Si les murs ou les clôtures semblent avoir mauvaise presse en France, c’est sans doute parce qu’ils constituent une entorse à l’idéal républicain. Souvent associés dans les médias au ghetto de riches, ils sont perçus, au même titre que les banlieues dites sensibles, comme la quintessence des fractures socio-spatiales des agglomérations urbaines. Le fait marquant et nouveau dans ce processus d’auto-enfermement résidentiel est l’extension de ce phénomène aux classes moyennes, traduisant sa banalisation progressive.

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Le domaine compte un club de bridge, de scrabble, d’informatique, de randonnées pédestres, de tarot, un pôle jeunesse et sport ainsi qu’une salle communautaire © Billard et Madoré

Comment expliquer que Toulouse soit à l’avant-garde de ce phénomène ?

Certains promoteurs locaux semblent avoir joué un rôle pionnier dans le développement de la fermeture résidentielle en France. Le groupe Monné Decroix, spécialisé dans les produits immobiliers défiscalisés, a certainement été le premier à clore systématiquement ses programmes immobiliers au début des années 90. Par effet de mimétisme, d’autres promoteurs toulousains, mais aussi des promoteurs nationaux intervenant sur le marché local, ont intégré cette prestation dans leur production, contribuant doucement mais sûrement à sa banalisation. L’entretien réalisé auprès des directeurs technique et commercial de Malardeau illustre bien ce phénomène de mimétisme, où la clôture est réduite à une prestation commerciale. À la question « Pourquoi avez-vous pris cette orientation de fermeture ? », la réponse était sans ambiguïté : « C’est uniquement dans un but commercial… Tous nos confrères de la profession clôturent, la demande étant à la clôture… On ne fait que s’aligner sur ce que fait la concurrence ». La plaquette de présentation de la société évoque ainsi « un concept qui favorise la sécurité comme nulle part ailleurs ». Ce slogan s’accompagne d’une série de photos montrant l’arsenal sécuritaire proposé : portail automatique, vidéosurveillance, clôture, double sas d’entrée, digicode et alarme individuelle.

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Le domaine comprend 130 hectares, 24 kilomètres de routes et 3 lacs artificiels © Billard et Madoré

Le sentiment d’insécurité est donc prédominant pour expliquer la banalisation des résidences fermées ?

En France, les promoteurs immobiliers estiment qu’ils ne peuvent plus transiger désormais avec cet impératif de sécurité. L’idéologie sécuritaire, à savoir « la sécurité est la première des libertés », est adoptée désormais par la majorité de la classe politique. Une grille de lecture qui s’est imposée en France pour lire la société et ses évolutions. La fabrique urbaine, l’habitat en particulier, est désormais largement imprégnée de cette idéologie. Il s’ensuit une banalisation de la rhétorique sécuritaire dans la rédaction des descriptifs des programmes immobiliers neufs, qu’ils soient clôturés ou non d’ailleurs. De fait, les expressions du genre « nous avons pensé à votre sécurité », « tout a été conçu pour assurer votre sécurité », « confort, sécurité et qualité sont les maîtres mots de ce programme » sont légion, sans pour autant que l’on sache bien ce qu’il y a derrière. Cette référence à la sécurité est devenue une sorte de figure imposée, de la même manière que le développement durable.

Quartiers sécurisés : un nouveau défi pour la ville ? François Madoré, Fanny Vualat, Gérard Billard, Jacques Chevalier, Les carnets de l’info, 2011

1 Terme américain qui désigne un type de résidences fermées.

 

Usbek & Rica

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