De l’Homme mobile au mobile home

26 Avr 2016

La Cité de l’Architecture et du Patrimoine propose l’exposition Habiter le campement, du mercredi 13 avril au lundi 29 août. L’occasion d’interroger la notion d’habitat et de campement dans le monde et ce qui « fait » la ville aujourd’hui.

Fiona Meadows, commissaire de l’exposition, a identifié avec les autres membres du comité scientifique six manières d’habiter le campement : les nomades, les voyageurs, les infortunés, les exilés, les conquérants et les contestataires. De nombreuses situations issues du photojournalisme illustrent chacune de ces typologies. Pour Fiona Meadows, « nous sommes dans la mondialisation. Un monde de changement, choisi ou subi, qui provoque beaucoup d’exils, de douleurs, mais où l’on parvient toujours à se reconstruire ».

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Zone à défendre (ZAD) de Notre-Dame-des-Landes © Laurence Lebot / Gamma Rapho-Keystone

Des camps devenus villes

Les campements étaient à l’origine liés à la notion d’urgence, à l’idée d’état provisoire. L’évidence aujourd’hui est celle d’un « présent qui dure », pour reprendre les termes de Michel Agier, membre du comité scientifique qui a coordonné l’exposition. Parmi de très nombreux exemples, celui des camps palestiniens vient illustrer ce constat qui appelle à repenser radicalement la notion de ville. Installés pour certains depuis un demi-siècle, les  camps de réfugiés sont devenus de véritables villes, même si les habitants ne sont pas considérés comme des citoyens.

Le collectif d’architectes 1024 a conçu une installation cinétique et sonore pour l’exposition, afin de « donner à expérimenter le campement, sentir ce que vivent les humains soumis à la condition du mouvement ». L’installation, intitulée Tangente, joue avec la lumière et les sons qui apparaissent par intermittence pour mieux troubler le visiteur. Jean Bellorini, directeur du Théâtre Gérard-Philippe (Saint-Denis) et Marion Canelas, dramaturge, ont également apporté leur talent et mis en place une création sonore exclusive.

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Centre d’Identification et d’Expulsion (CIE) de Ponte Galeria à Rome © Sara Prestiani / Gamma Rapho-Keystone

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Camp de réfugiés palestiniens au Liban © Yann Renoult / Gamma Rapho-Keystone

 L’abri nous parle d’architecture, le campement d’urbanisme

Autre exemple, près de 6 millions de personnes vivent aujourd’hui dans 450 camps administrés par l’UNHCR (Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés) et l’UNRWA (l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient). Le camp de Dabaab au Kenya est le plus grand du monde, avec près de 430 000 habitants. Il constitue la troisième ville du pays. Son statut de camp en fait un hors-lieu, qui n’est répertorié sur aucune carte du pays. Les ouvriers du BTP des mégapoles comme Dubaï ou les saisonniers agricoles du Sud de l’Italie s’installent également dans des camps de fortune ou des dortoirs surpeuplés. Ils viennent grossir les chiffres de ces exilés contraints de vivre dans les marges de la ville. Malgré tout, « le campement », comme le rappelle Saskia Cousin, qui s’est intéressée aux voyageurs « est la possibilité de faire clan, communauté, société. L’abri nous parle d’architecture, le campement d’urbanisme ».

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Camp de Dabaab au Kenya, le plus grand camp de réfugiés au monde © UNHCR Brendan Bannon / Gamma Rapho-Keystone

 

« Leçons de Calais »

Les étudiants de l’école d’architecture de Paris-Belleville ont réalisé en octobre 2015 le premier relevé intégral, architectural, urbain et humain de la jungle de Calais. Leur hypothèse de travail : la jungle de Calais ne constitue-t-elle pas le laboratoire de la ville du XXIe siècle ? L’action a été coordonnée par Cyrille Hanappe, architecte, ingénieur et directeur pédagogique du diplôme de spécialisation architecture et risques majeurs de l’École d’architecture Paris-Belleville. Ce « modèle » de « ville » abritera bientôt près de 2 milliards de personnes sur la planète et près de 30 % de sa population.

D’après Cyrille Hanappe, « il existe une intelligence de constructeur dans certaines de ces maisons : solides, étanches, bien isolées, ventilées, ancrées dans le sol, faites de matériaux recyclables et recyclés. Le modèle urbain connaissant le plus fort développement est celui de la ville précaire. Ce modèle définit une nouvelle sorte de ville-monde, une nouvelle ville générique qui prend la suite de la ville historique, de la ville moderne et des marées pavillonnaires ». Derrière le désordre apparent, la ville qui se dessine dans les camps est-elle durable ?

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Le « petit peuple » du bois de Vincennes © Hervé Lequeux / Gamma Rapho-Keystone

Le droit à la ville est un droit humain

Toujours selon Cyrille Hanappe, « l’amélioration par le haut des quartiers précaires est bien l’enjeu que doivent relever l’ensemble des penseurs de la ville, à commencer par les architectes.  Il faut se rappeler que dans de nombreux cas, une ville est un bidonville qui a réussi. Ne commettons pas un urbicide de plus, le droit à la ville est un droit humain ». C’est notamment ce que compte mettre en place le Pôle d’exploration des ressources urbaines, le PEROU. Il s’agit d’un laboratoire de recherche-action sur la ville hostile. L’exposition permet de découvrir les activités du PEROU, notamment celles liées à son « ambassade », installée au milieu du bidonville de la Folie à Grigny en Essonne.

Nouvelles formes d’habitat en France

L’exposition revient aussi sur l’expérience des squats en Europe, avec le squat du Barrochio en Italie, le Wildcatz au Royaume-Uni ou le E15 à Helsinki. 300 personnes avaient soutenu le squat d’Elimäki, un centre social et culturel en voie de démolition. La lutte rappelle plus largement celle du logement libre pour tous. Enfin, l’exposition met en lumière ces nouvelles formes d’habitat qui séduisent de plus en plus de français, qu’il s’agisse de « yourtes, de tipis, de roulottes, de logements participatifs, mobiles ou démontables. »

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Le Wildcatz, squat politique à Brighton © Sarah Faulkner / Gamma Rapho-Keystone

Paradoxe de la modernité

L’exposition n’évoque pas le cas des villes fantômes qui posent aussi à leur manière la question de l’habitat moderne. En Chine, la ville nouvelle de Kangbashi était prévue pour recevoir un million d’habitants. Construite en cinq années, elle accueille aujourd’hui à peine 30 000 personnes. Non loin de là, Quingshuihe est qualifiée de « ville périmée ». En Espagne, les villes d’El Quiñon ou de Ciudad Valdeluz, créées de toutes pièces durant la spéculation immobilière des années 2000, symbolisent « l’overdose de béton » qui a frappé la péninsule ibérique. Rien ne « fait » véritablement ville dans ces 4 exemples à la différence – et c’est là tout le paradoxe – de ces « campements » présentés dans l’exposition.

Comité scientifique de l’exposition :

Arnaud Le Marchand (Nomades)
Saskia Cousin (Voyageurs)
Marc Bernardot (Infortunés)
Clara Lecadet (Éxilés)
Michel Agier (Conquérants)
Michel Lussault (Contestataires)

Usbek & Rica

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